Une vie simple

Affolement olfactif

1389931-stone-face.jpgJe tends la main et saisis le tee-shirt de ma fille, posé en boule sur le canapé. Machinalement, je le porte à mon visage et le respire à pleins poumons. Mon coeur s'accélère, mon sourire s'étend et mes yeux se ferment pour mieux apprécier cette fragrance si douce et si personnelle.

L'odorat est magique : il est notre mémoire la plus vive. Parfois, la simple odeur d'une tarte aux pommes caramélisées nous transporte des décennies en arrière. Souvenez-vous : une porte entrouverte, un bruit de vaisselle, les pas feutrés de votre gand-mère et ce fumet sucré et fruité à la fois. Les sons et les mouvements perçus s'atténuent avec le temps mais pas l'essence olfactive de cet instant. Vous la reconnaîtriez entre mille ! Et bien souvent, ces souvenirs sont tendres et simples. 

Certaines émanations nous plaisent et nous enchantent au moment-même où elles nous pénètrent. Quoi de plus délicieux que de sentir les chemins secs fraîchement arrosés par la pluie ? Qui ne s'est pas arrêté devant un torréfacteur pour en renifler avec délice les grains de café moulus ? Qui n'a pas plongé son nez dans un bouquet de fleurs tout juste coupées ? Le linge que nous étendons au soleil offre lui aussi une occasion de nous délecter d'une exhalaison agréable. Nous nous laissons volontiers envahir par les émotions qu'induisent ces inspirations parfumées : des émotions sincères, profondes et tendres.

Et la plus belle d'entre elles est bien évidemment l'amour. Je n'aime rien tant qu'enfouir mon nez au creux du cou de mes enfants. Elles ont leur propre parfum que je connais par coeur et dont je ne me lasserai jamais. Il m'attendrit, m'émeut et me donne envie de les serrer encore plus fort contre mon coeur.

Un jour, Jérôme m'a tendu son poignet en me demandant : "Ca te rappelle quelque chose ?" A peine avais-je inhalé la senteur que dégageait son avant-bras que je fus projetée cinq ans en arrière, au tout début de notre relation. Je me revois, fragile et frémissante, ne réalisant pas encore que mes huit années d'attente venaient de s'achever et que j'allais enfin pouvoir vivre avec l'homme que j'avais si longtemps espéré. Ce bonheur inouï, cet amour enfin révélé au grand jour et cette merveilleuse sensation que ma vie allait être parfaite car je la vivrais avec lui, je venais de le ressentir à nouveau en une fraction de seconde grâce aux minuscules gouttes de parfum qu'il venait de faire tomber sur son poignet. Ce parfum était celui qu'il portait en cette période. Depuis, il en remet chaque jour et désormais, j'éprouve ce sentiment merveilleux de retomber amoureuse plus intensément encore jour après jour.

Les vacances

693675-pont-davignon.jpgLa neige commence à vraiment nous lasser. Nous réfléchissons deux minutes et la décision tombe : nous allons partir dans le Sud. Pas déménager, non, juste prendre quelques jours de nouvel air, sous un soleil radieux et une douce chaleur. Nous cherchons un gîte et notre choix s'arrête sur une annonce qui nous plaît en tout point : beauté des lieux et gentillesse des propriétaires (aux dires des nombreux commentaires élogieux laissés par des clients ravis). Les bagages sont faits, les enfants bien arnachés dans la voiture et nous voilà partis ! 5 heures de route ne nous effraient pas et nous les faisons d'une traite. 19h30, arrivée des voyageurs fatigués mais heureux. Une voix chaleureuse se fait entendre : celle de Christian, notre hôte. Très amical dès le début, il nous a tout de suite séduits par sa disponibilité et son sourire très accueillant. Nous nous sentons tout de suite chez nous dans ce petit gîte joliment décoré. Les filles investissent également leur chambre en sautant sur les lits et en éparpillant un peu partout les poupées, livres et autres jouets. Christian sourit devant ce débordement de vie enfantine et après les petites recommandations d'usage, nous laisse à notre plaisir d'être enfin en vacances. Afin d'en profiter encore plus, nous douchons et nourrissons les filles au pas de course puis nous les couchons sans plus de cérémonie. Enfin tranquilles ! Nous allons pouvoir nous vautrer dans le canapé, enlacés et profiter des formidables programmes télévisuels d'un jeudi soir. Le néant s'affiche sur l'écran mais on s'en contentera. La nuit a été chaotique : un mari malade qui tousse, se lève, a chaud puis froid, tandis que les filles font la java dans la chambre d'à-côté. Le réveil a été bien douloureux à 8 heures. C'est la jambe traînante et l'oeil encore bouffi que je suis allée lever les demoiselles qui s'impatientaient à grands cris. J'installe Valentine dans la chaise haute et m'apprête à lui préparer son biberon ... Quel biberon ? Celui que j'ai oublié sur la table de la cuisine...à la maison ! Ca commence bien. Le petit qui lui sert à boire de l'eau ira très bien, à condition que je fasse trois services. Eh oui, difficile de faire rentrer ses 330ml habituels dans 120. Clémence, quant à elle, se réjouit de boire son lait dans un bol Hello Kitty. Après le petit déjeuner, direction le grand jardin, pendant que le papa récupère de sa nuit. En sortant, Christian se présente et nous demande comment s'est passée la nuit. Je n'allais pas lui mentir, ma mine m'aurait trahie. Apprenant que Jérôme est malade, il s'est proposé d'appeler son médecin. Rendez-vous est alors pris au lendemain matin et en attendant, mon mari doit prendre un cocktail d'ibuprofène et de paracétamol...que nous n'avons pas. Christian m'annonce que comme il doit descendre en ville, il prendra les médicaments nécessaires. J'accepte volontiers, touchée par tant de solidarité.

Grâce aux bons soins de Christian, Jérôme se remet assez vite sur pieds et nous pouvons alors profiter des trésors de la région : les Dentelles de Montmirail, Avignon, et tous ces endroits typiques et pittoresques qui dépaysent instantanément. Dimanche était notre dernier jour de vacances et nous avons jeté notre dévolu sur Fontaine de Vaucluse. Le mistral s'était levé la veille et il nous gilfait de son souffle glacé. Les nuages étaient dispersés et nous pouvions profiter d'un grand soleil. La petite promenade nous a ouvert l'appétit et nous décidons de déjeuner dans une pizzeria de la ville. Clémence est installée sur un réhausseur et Valentine dans une chaise haute, en face de sa soeur. Commence alors l'attente. Difficile de contenir des enfants affamés et impatients. Au bout de vingt minutes, je demande une carte à une serveuse à l'air égaré. Dix minutes plus tard, je lève timidement un doigt pour qu'elle vienne prendre ma commande. "Et avec la pizza pour votre fille, ce sera des frites, des pâtes ou des légumes ?" Tiens, c'est original cette conception d'un menu pour enfants. "Bah, euuuuh, des légumes !" L'attente reprend. Pour tuer le temps, mes filles ont trouvé une astuce : défaire la table. Elles s'échinent alors à mettre en boule la sur-nappe, qui en protège une autre, jaune, assez vilaine. Après quinze minutes de ce jeu fort amusant, la serveuse revient vers moi et me demande :

"Il y a un problème avec la nappe ?" - Non, pourquoi ? - Ben alors, pourquoi vous cherchez à l'enlever ?"

Silence, je la regarde en espérant que ce soit une plaisanterie. Mais son air inquiet m'indique que non, elle est très sérieuse.

"Mais enfin, vous voyez que ce sont mes filles qui jouent avec !" - Ah oui...mais faut faire attention, faut pas tacher la nappe d'en-dessous ! - Promis, on va faire très attention, ça serait dommage de l'abîmer, elle est si belle !"

Les plats arrivent enfin sur une table en fouillis. Le pain a déjà été mangé partiellement (quelques boulettes traînent deci-delà), tous les verres se sont retrouvés vers nous, les parents, et la fameuse sur-nappe était maintenant toute chiffonnée. Les pizzas sont énormes et celle de Clémence est accompagnée de frites. Bizarres leurs légumes...Je ne dis rien, je n'ai pas envie d'attendre encore une demi-heure. Jérôme regarde de travers derrière moi, là où se trouve le bar. Une femme à la mine sombre nous observe, tout en essuyant des verres. Elle semble visiblement inquiète sur l'état dans lequel on va bien pouvoir laisser son restaurant en partant. Il faut dire que les filles ont mis le paquet, sous l'oeil complice et attendri de nos voisins de table. Valentine ne cesse de frapper un petit bol en inox avec sa cuillère, tout en jetant à terre tout ce qui lui passe sous la main. Clémence, quant à elle, manifeste son désir de ne plus manger en recrachant sur la table ce qu'elle avait dans la bouche. Toute la bonne éducation que j'essaie de leur inculquer au quotidien vient de s'envoler comme par magie.

Les cafés arrivent. Clémence, en voulant montrer à son papa un gros bobo sur le doigt, renverse une des tasses qui se déverse sur la table. La serveuse arrive à petits pas et crie à la patronne : " Nan, c'est bon, c'est que de l'eau !" Je pouffe. Jérôme, non. Il lui tarde de sortir de cet enfer tandis que moi, je m'en amuse. La note salée atténue un peu ma gaieté et achève Jérôme.

Ce petit épisode, dont je m'amuse vraiment aujourd'hui, n'a pas été le reflet de nos vacances avec nos enfants, qui se sont montrés plutôt sages dans l'ensemble. Mais franchement, ce qui nous a fait le plus de bien, c'est l'accueil de Christian, son extraordinaire gentillesse et la sensation rare d'avoir fait la connaissance d'une personne d'exception.

Pour lui rendre une petite visite, c'est par ici et par là.

Premiers émois

1077926-hand-in-hand.jpgLes amours enfantines sont belles, tendres et sincères. J'ai eu la chance d'en connaître une. Je ne savais pas que j'étais amoureuse, je savais juste que je voulais être sans cesse avec ce garçon. Et quand j'étais avec lui, mon coeur cognait très fort dans ma poitrine. J'avais 7 ans, lui aussi, nous étions dans la même classe, celle de Mme Chrétien. Il s'appelait Joël.

Joël, il est roux, toujours bien habillé et il me sourit tout le temps. J'aime bien quand il me sourit, même s'il lui manque des dents. Pour moi, il a un sourire spécial. Il ne le fait à personne d'autre.

Joël, il n'a pas de frère et soeur. Mais surtout, il n'a pas de maman. Je n'ai jamais su où elle était sa maman. Il vit avec son papa, dans les appartements de la gendarmerie. Il est gentil son papa, même si parfois, je le trouve triste. Il nous emmène souvent tous les deux au terrain de jeux. Assise sur la balançoire, j'attends que Joël me pousse pour que j'aille haut, toujours plus haut. Je l'entends rire derrière moi et j'aime sentir ses mains dans mon dos. Quand je glisse sur le toboggan, il m'attend toujours en bas, pour me rattraper. Je me sens bien avec Joël. Il prend bien soin de moi et fait tout pour me faire plaisir. On joue beaucoup ensemble, on se promène souvent, on discute et on rit, tout le temps.

Joël, il est romantique. Il me prend toujours la main, surtout quand on se retrouve sur le chemin pour aller à l'école. Il a la main toute chaude et toute douce. Et quand il le fait, il a ce sourire si spécial qui n'appartient qu'à moi. Un jour, nous étions assis sur un banc, dans la cour de l'école et nous étions loin l'un de l'autre. Il m'a regardée et tout à coup, il s'est rapproché pour me faire un bisou sur les lèvres. Puis, il est reparti très vite de l'autre côté du banc, la tête basse et très rouge. Mme Chrétien a eu un drôle de sourire et moi, j'étais toute gênée mais toute heureuse aussi. C'est la première fois qu'un garçon m'embrassait comme ça et surtout, ce garçon, c'était Joël.

Joël, c'est aujourd'hui un souvenir. A la fin de cette année scolaire, nos chemins se sont séparés. Son père l'avait placé dans une autre école. Je l'avais recroisé, un an plus tard, mais ce n'était plus mon Joël. Il avait vraiment grandi, n'avait plus ses petits noeuds papillons et il avait toutes ses dents. Je garde de lui une émotion intacte et un livre. Un recueil de contes magnifiquement illustré, avec un message écrit par son père mais signé par Joël. Je conserve précieusement ce livre et j'y tiens plus que tout. Quand ma mère l'avait donné à mes cousines, c'est en pleurant que je suis allée le récupérer. Il prend désormais la poussière dans ma bibliothèque et parfois, je m'en saisis, je souffle un peu dessus et je le feuillette. Mon amour d'enfance ressurgit du passé et me dessine un doux sourire sur le visage. Oui, les amours enfantines sont belles, tendres et sincères mais surtout, elles sont ineffables.

L'art de la paresse

paris-musee-dorsay-van-goghs-la-meridienne-ou-la-sieste-dapres-millet-2.jpgSavoir paresser...Voilà peut-être l'une des valeurs fondamentales que mes parents ne m'ont pas inculquée. Elevée dans le respect du travail, on ne m'a jamais appris à ne rien faire. Je devais sans cesse être en perpétuel mouvement et paresser ne faisait pas partie de notre vocabulaire.

Et pourtant ... Devenue adulte, je me rends compte à quel point la paresse est non seulement admise mais aussi indispensable. Bien sûr, je ne vous parle pas de trouver toutes les atuces possibles pour ne plus jamais lever le petit doigt de votre vie. Non non, je parle de ces moments sacrés dans une journée (ou dans une semaine pour les plus acharnés) durant lesquels on s'octroye le droit de ne rien faire du tout. S'asseoir dans un divan moelleux, s'emparer d'un magazine, d'un livre, ou uniquement muni de son imagination, et se laisser porter par le plaisir de se recentrer sur soi. Certains préfèreront s'immerger dans un bon bain chaud dans lequel ils auront jeté quelques paillettes de savon. Ils savoureront cet instant si délicieux de plonger d'abord leur pied dans la mousse avant de toucher l'eau. Ils prendront le temps de se familiariser avec la douce chaleur qui s'en émane puis se hisseront dans la baignoire. Ils s'installeront délicatement, sentant chaque parcelle de leur corps se détendre au fur et à mesure de leur progression puis, s'allongeront, dans un soupir d'aise, les yeux clos. Le bain est un moment intimiste, presque égoïste. On ne fait rien d'autre que s'occuper de son bien-être.

Autre moment privilégié dont on aurait tort de se priver : la sieste. Aujourd'hui destinée aux jeunes enfants ou à nos anciens, la sieste a mauvaise presse et bien souvent, quand un adulte bien portant annonce qu'il va faire un petit somme en début d'après-midi, on lui demande s'il est malade. Mais depuis quelques temps, je vois fleurir dans les magazines (que je lis durant mes moments de paresse) des articles vantant les bienfaits de la sieste. Il était temps ! Dorénavant, les personnes qui se sentent coupables de se reposer juste après le déjeuner vont pouvoir se décomplexer et profiter pleinement de ces instants de repos salvateur.

Et pour les petits chanceux qui habitent la campagne, la sieste peut être un éveil de tous les sens. Montez tout au-dessus d'une colline, asseyez-vous à l'ombre de ce chêne centenaire et regardez autour de vous en inspirant profondément. Vous vous imprégnez alors d'un air pur aux douces senteurs végétales, tout en admirant un paysage verdoyant et buccolique. Votre corps frissonne légèrement, un sourire se dessine sur votre visage détendu et le chant des grillons accompagne votre rêverie. C'est à cet instant précis que Morphée vient vous cueillir. La paresse est alors élevée au rang d'art.

En un mot, pour vivre heureux, vivons paresseux.

La craie blanche

15-novembre.jpgJ'ai 8 ans. Assise sur mon banc d'écolier en bois, je regarde avec attention le tableau noir. Une main agile y trace à la craie blanche la date du jour. J'aime entendre le bruit sec que fait la craie et je reste admirative devant la facilité de mon maître à écrire aussi rapidement et joliment en lettres cursives. Je m'applique à recopier le texte avec la même grâce sur mon cahier du jour mais force est de constater que le rendu est sensiblement différent. Je mets cet échec sur le compte de la nervosité : aujourd'hui, il y a contrôle d'arithmétique et je dois bien admettre que c'est la matière qui me pose le plus de difficultés. La logique n'est pas mon fort, les chiffres me donnent la nausée et une simple addition peut se montrer insurmontable.

La craie continue son envolée. Elle avance à un rythme effréné et le tableau, initialement noir, blanchit à vue d'oeil. Je n'ose plus regarder. J'ai peur d'y découvrir des multiplications ou des divisions ou pire encore : un problème ! Qui a bien pu inventer les problèmes ? Probablement quelqu'un qui n'aimait pas les enfants ! Je lève les yeux et lis la première phrase : "Dans ta poche, tu as 6 francs mais tu veux acheter un livre qui coûte 9 francs."...Oh non ! Ce maître que j'aime tant me trahit. Je soupire et regarde mes camarades qui semblent tous aussi désespérés que moi. Sauf Frédéric, le premier de la classe, que je vois frétiller de joie sur son banc. Ce garçon doit être fou, je ne vois pas d'autres explications. Quinze minutes s'écoulent. Quinze minutes de supplice durant lesquelles j'aurai fait mon possible pour résoudre ce problème ô combien compliqué. C'est en baissant les yeux que je tends à M. Forrest mon cahier du jour rempli de ratures et d'âneries. Je sais que je n'ai pas réussi et je sais aussi que la note que je vais recevoir me vaudra un froncement de sourcils parental assorti d'une punition. Même s'ils commencent à soupçonner mon manque évident de capacités en mathématiques, mes parents continuent à me faire comprendre que de tels résultats ne sont pas acceptables.

La cloche sonne et me délivre de l'enfer. Je me précipite avec mes amies dans la cour de récréation. Aurélie nous regarde, Malika et moi, et sort de sa poche, non sans cérémonie, notre jeu favori : un élastique. Un grand élastique dans lequel nous nous mettons à deux, face-à-face, pieds légèrement écartés. S'ensuit alors de la part de la troisième joueuse un ballet de sauts et de pirouettes avec pour objectif de ne pas marcher sur l'élastique. Au fur et à mesure de la partie, ce dernier remonte aux genoux, aux cuisses ... pour finir en hauteur, au bout de nos mains levées. J'adore ce jeu !

La deuxième sonnerie de cloche est nettement moins plaisante que la première et met un terme à nos rires. Nous nous mettons en rang, en silence, et rentrons à nouveau dans la salle de classe surchauffée. Le problème a été effacé du grand tableau noir et la craie a écrit en grand : Histoire. Mon visage se fend d'un large sourire : j'aime bien l'Histoire. Ce que le maître raconte s'est réellement passé et pourtant, on croirait que tout ce qu'il dit est tiré d'un roman. Et ce que j'aime aussi dans l'Histoire, ce sont les polycopiés que nous donne l'instituteur. Encore humides d'un tirage très récent, ils sentent bon l'encre fraîche. Je ne peux pas m'empêcher de la renifler. Ses vapeurs me montent à la tête. Elles se mêlent à l'odeur poussièreuse de la craie et ensemble, elles créent l'identité olfactive de cette salle de classe.

Cette odeur, 23 ans plus tard, je la sens encore. Je sais que jamais plus je ne la retrouverai et qu'elle n'existe dorénavant que dans mes souvenirs. Aujourd'hui, le marqueur noir et le tableau blanc ont inversé la tendance et leurs parfums ne m'évoquent absolument rien. Le chuintement du feutre ne me fait plus rêver et les feuilles distribuées par les professeurs des écoles manquent cruellement de caractère. Une chose toutefois n'a pas changé : les cris de joie des enfants sortant en courant dans la cour de récréation pour vite sortir de leurs poches leurs jeux favoris.

Dans leurs yeux

sky-in-his-eyes-by-yaninah.jpgDans leurs yeux

Dans leurs yeux, j'y vois la joie. Une joie angélique, fraîche, candide. Une étincelle qui brille, scintille et pétille.

Dans leurs yeux, j'y vois l'avenir. Un avenir beau et simple. Un avenir rempli d'espoirs et de promesses qui les comblera.

Dans leurs yeux, j'y vois la malice. Une malice attendrissante, émouvante, innocente. Une malice rieuse  qui dessine sur mon propre visage un sourire souvent complice.

Dans leurs yeux, j'y vois les larmes. Des larmes que j'essuie d'un tendre baiser sur leurs joues rebondies. Des petites larmes que j'aimerais tant ne jamais voir poindre mais contre lesquelles je suis et serai bien souvent impuissante.

Dans leurs yeux, j'y vois parfois la peur. Une peur bien irrationnelle : celle de ne plus trouver le chemin de mon coeur. Alors, je les rassure en leur murmurant dans le creux de l'oreille les mots que seul l'amour d'une mère est capable de dicter.

Mais surtout dans leurs yeux, j'y vois l'amour. Un amour vrai, sincère, sans fioriture ni détour. Un amour fort et indéfectible qui m'attendrit chaque jour un peu plus. Et c'est cet amour si beau et si pur que je leur renvoie en miroir, dans mes propres yeux.

Frustration annoncée

neige-290474.jpgJe regarde par ma fenêtre. L'hiver s'est installé brutalement, recouvrant le paysage d'une lourde couverture blanche. Sous les rayons du soleil, la neige scintille. Près d'un mètre de poudreuse est tombé du ciel. Les flocons dansaient avec le vent, donnant cette singulière impression de ne jamais vouloir se poser au sol. Quand ils s'en approchaient, la bise les soulevait à nouveau pour les entraîner dans une valse improvisée. Le panorama, devenu monochrome, annonçait un Noël digne des plus belles images d'Epinal. Je m'en réjouissais par avance, imaginant même le barbu marcher dans la neige, le pas alourdi par sa hotte bien remplie. Les rires des enfants accueillaient son arrivée et une savoureuse odeur d'orange et de cannelle parfumait l'atmosphère. L'esprit de Noël m'avait envahie, me rendant bien naïve et puérile.

Mais la triste réalité m'a rattrapée sous un nom que je ne soupçonnais pas : Météo France. Quelle idée saugrenue d'avoir inventé Météo France ! Me voilà face à des cartes affichées en plein écran m'annonçant une catastrophe : le redoux. C'est un présentateur tout guilleret qui a eu l'audace de se réjouir d'une remontée des températures. Le malheureux ne s'est probablement pas rendu compte de la détresse dans laquelle il venait de me jeter. Mon Noël blanc venait de subitement disparaître, laissant place à une pluie fine et froide. La boue remplacerait la neige et les bottes seraient en caoutchouc, et non plus douillettement fourrées. On ne se protègerait plus sous un bonnet en laine colorée mais sous un parapluie qui déploierait ses grandes ailes noires au-dessus de nos têtes. On ne lèverait plus la tête pour admirer la cime des arbres mais on la courberait, pour éviter les gifles glacées de ces averses indésirées. Décidément, cette fin d'année ne serait pas vraiment à la fête.

Je regarde par ma fenêtre. Les stalactites de glace commencent à goutter, la barrière de mon jardin, jusque-là recouverte de poudreuse, réapparaît petit à petit. Météo France ne s'était pas trompée cette fois-ci et c'est réellement le redoux qui s'installe, quelques jours avant mon Noël féérique. Je souffle sur ma tasse de café, faisant apparaître un petit nuage de buée. Je m'en amuse. Quelques joies enfantines subsistent en dépit de mes trente printemps et celle de vivre un réveillon blanc ne m'a jamais quittée. Malgré une frustration annoncée, je ne peux m'empêcher de continuer à espérer un peu. Pour le moment, la neige est là et s'accroche comme elle peut aux branches des sapins. Alors je l'encourage vivement à ce qu'elle tienne jusqu'au 26 décembre. Plus que 13 jours ...