Tasse de thé, chapitre 1 : Yolande

  • Par styl-o
  • Le Mar 27 Oct 2015
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Layering millefeuilleYolande poussa de la main le tas de prospectus qui traînaient sur sa table de cuisine et posa à la place un vase rempli de fleurs coupées provenant de son jardin. Il fallait que la maison soit un peu jolie, Michel allait rentrer après une semaine de service sur les routes. Elle mit en forme les branches de lilas qui embaumaient toute la pièce.

Elle passa un bref coup d'éponge sur la gazinière. Ce midi, elle cuisinerait. Oh, rien de bien sorcier mais un plat plus élaboré que ses tranches de jambon aux chips qu'elle engloutissait durant les absences de son mari. Un poulet rôti avec une jardinière de légumes, ça devrait faire l'affaire. Elle ira chercher deux mille-feuilles à la boulangerie et débouchera une bouteille de rouge. Un Bourgogne sûrement, le vin préféré de Michel.

Elle monta à la salle de bains et regarda dans le miroir. Ce qu'elle y vit ne lui fit pas plaisir. Elle n'arrivait pas à dompter sa tignasse désormais grisonnante et sa peau montrait de sérieux signes d'affaissement. Elle empoigna son pot de crème de jour dite miraculeuse et s'en tartina copieusement le visage.

"Même si ça n'efface pas les sillons, au moins, je sentirai bon."

Elle brossa énergiquement ses cheveux, ce qui ajouta du volume superflu. Elle s'empara alors d'un élastique et y emprisonna sa crinière en un chignon non maîtrisé.

"Au moins, ils se tiendront tranquilles !"

Knacki choisit ce moment pour réclamer sa pâtée en grognant. Yolande l'avait senti arriver. En dépit de bains hebdomadaires, le teckel ne se départait jamais de l'odeur de poule faisandée qui le caractérisait.

Elle vida le contenu d'une boite dans la gamelle marquée de son nom. Le chien se précipita dessus et avala bruyamment son déjeuner. Yolande en eut une grimace d’écœurement.

 

Elle enfila un gilet mauve tricoté par ses soins et sortit par la petite allée en cailloux qui la menait sur la route. Elle ferma le portail en bois en se disant, comme à chaque fois qu'elle le passait, qu'il aurait bien besoin d'un coup de peinture. En se dirigeant vers la boulangerie, elle répéta des gestes désormais quotidiens : saluer la Jeanne, toujours à bêcher dans son jardin, respirer l'odeur des camélias du René et compter les déjections canines négligemment laissées sur le trottoir par des maîtres irresponsables.

 

"Neuf seulement... Y a du progrès !"

 

Elle entra vivement dans le petit commerce, faisant tinter au passage une clochette située au-dessus de la porte.

 

"Eh, bonjour Yolande ! La salua Georgette tout en rangeant les baguettes tout juste sorties du fournil.

- Salut la Grande. Tu vas bien ?

- Ma foi, on fait aller. Le vieux m'a encore piqué un crise parce que j'avais rangé les pains au chocolat à côté des pains aux raisins ... Donc tout roule !"

 

Yolande rit de bon cœur. C'était pas un commode le Lulu, mais il avait un cœur d'or sous ses airs d'ours mal léché.

 

"Il te faut quoi aujourd'hui ?

- Deux mille-feuilles comme d'habitude. Tiens, ceux-là, ajouta-t-elle en désignant deux pâtisseries particulièrement garnies. Ils débordent de générosité !

- Ah aaaah, Michel rentre on dirait ?

- Eh oui ! Vivement qu'il soit en retraite, ça commence à me peser ses absences ... Et puis, depuis que je ne travaille plus moi-même, les journées sont longues.

- C'est pour quand sa retraite ? demanda la boulangère en empaquetant les gâteaux dans une boite en carton.

- Ces prochains mois je crois...Ça ne devrait plus tarder mais il reste vague là-dessus. Il ne doit pas trop savoir encore.

- Et vous allez faire quoi ? Le tour du monde ?

- Le tour du jardin déjà, pour lui montrer mes nouvelles plantations !"

 

Et les deux femmes de rire.

 

"Allez, je file, j'ai encore des tas de trucs à faire.

- Tu ne voulais pas du pain ?

- Ah oui, la baguette ! Pfff, quelle tête de linotte !"

 

Yolande s'empara de sa boîte de pâtisseries par la ficelle et cala son pain sous le bras, à la Française.

 

"À plus Georgette ! Tu feras un bisou au Lulu !

- Et toi au Michel !"

 

Yolande prit le chemin du retour. Les camélias sentaient toujours aussi bon, la Jeanne n'avait pas quitté son petit lopin et il y avait une crotte de plus.

 

Lorsqu'elle entra, elle enfila immédiatement son tablier estampillé "Ici, c'est mémé le chef" (un cadeau des petits-enfants) et s'activa en cuisine. Elle éplucha amoureusement les légumes fraîchement cueillis de son jardin. Elle aimait sentir la terre, l'odeur des pommes de terre et des carottes issues de son savoir-faire et des heures passées à bichonner son potager. Oui, elle était fière des ses récoltes.

Elle enfourna le poulet, non sans l'avoir généreusement badigeonné d'huile et de beurre et mit ses légumes à mijoter. Elle passa son visage au-dessus de la cocotte et un sourire de ravissement se dessina sur ses joues ridées. La pièce fut bientôt envahie par les effluves de la cuisine simple et savoureuse de la sexagénaire.

 

Elle essuya d'un coup d'éponge la toile cirée qui protégeait sa vieille table en formica et dressa le couvert. Deux assiettes identiques (les seules de son service), deux verres à pieds et des fourchettes et couteaux débarrassés de leurs résidus. Une corbeille à pain et le bouquet de lilas. Elle recula pour admirer son œuvre, ajouta des serviettes et fut satisfaite du résultat. Elle déboucha un Côtes de Beaune.

 

"C'est meilleur quand c'est chambré ces choses-là !"

 

Le téléphone choisit cet instant pour sonner. C'était Caroline, leur fille. Rien de spécial, juste envie de se plaindre de son mari et de ses trois enfants. La routine.

 

Enfin, elle entendit le portail de l'allée grincer sur ses gonds. Elle jeta un rapide coup d’œil dans l'allée et son cœur fit un petit bond en voyant arriver Michel, la démarche fatiguée par cette longue semaine de conduite. Elle courut ouvrir la porte d'entrée et enlaça son homme avec tendresse.

 

"Mmmh, ça sent bon dis moi !

- Oui, je t'ai préparé un petit truc, trois fois rien. Viens manger, tu dois être affamé !

- Je ne te cache pas qu'une semaine de restos routiers, ça lasse un peu.

- Installe-toi. Tu veux un verre ?

- Volontiers. Oooh, Côtes de Beaune ! Siffla-t-il entre ses dents en s'emparant de la bouteille. Eh bé, tu me gâtes !"

Yolande gloussa comme une collégienne.

 

"Donne-moi ton assiette."

 

Elle lui servit une large portion de légumes et la moitié du poulet qu'il attaqua aussitôt.

 

"C'est délicieux, la félicita-t-il entre deux énormes bouchées.

- Merci. Ce sont les légumes du jardin, ajouta-t-elle.

- Du jardin ? Ils ont donné finalement ?

- Eh oui ! On ira voir ça tout à l'heure.

- Pas tout de suite? Je suis crevé !

- Après la sieste ?

- Mais oui, si tu y tiens !"

 

Le déjeuner se poursuivit dans le silence.

 

"Ça s'est bien passé ta semaine ?"

 

Michel se tendit.

 

"Oui, ça va...La routine quoi !

- Tu as des nouvelles de Vincent ?

- Oui oui, il va mieux. Il a juste eu le coup du lapin. Il a eu de la chance quand on voit la tête de son camion.

- Ouf, tant mieux ! Et la femme de Roger ?

- Elle sort de l'hôpital finalement. Ils attendent les résultats de ses analyses. Des nouvelles des enfants ?

- Caroline ne supporte plus Frédéric, ni les gosses, Justine a un nouveau chéri, Élise veut se mettre à la danse classique et Romain projettent de partir en Argentine avec Sophie et les jumeaux.

- On les revoit quand ?

- Normalement, Caro et Romain viennent le week-end du 22. Ils doivent me reconfirmer.

- Tu pourras leur offrir leurs pulls.

- Faudrait déjà que je les termine. Je galère avec les personnages qu'ils m'ont demandés. C'est dur à faire et je crains que ça ne ressemble à rien.

- Me tarde de voir ça, répondit Michel en riant. Y a du dessert ?

- Oui oui oui ! Chantonna sa femme en lui apportant la boîte en carton qu'elle posa devant lui avec cérémonie.

- Ooooh, des mille-feuilles, s'écria-t-il comme un enfant en découvrant les pâtisseries. Merci ma chérie."

 

Il engloutit sa part avec gourmandise et se lécha les doigts :

 

"Mmmh, ch'est trop bon, ch'est trop bon", répéta-t-il la bouche pleine.

 

Puis il se leva, embrassa son épouse et s'étala sur le canapé défoncé. Knacki en profita pour se jeter dessus et s'étaler de tout son long. Machinalement, Michel lui passa la main dans son pelage.

 

"Dis donc, tu t'empâtes l'animal", dit-il en lui pinçant le gras des flancs.

 

Pour toute réponse, Knacki jappa, ce qui fit rire son maître.

 

Michel mit la télévision en route et s'arrêta sur un bêtisier, ce qui avait le don de le détendre. Yolande le rejoignit quelques instants plus tard, avec deux tasses de café. Elle les posa sur la petite table et s'assit à côté de son époux allongé. Il posa ses pieds sur ses genoux et elle entreprit aussitôt de les masser. Il soupira de plaisir.

 

On n'était pas si mal ici finalement !

 

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