Survivre

  • Par styl-o
  • Le Sam 21 Oct 2017
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Cot 1991826 960 720L'aube perçait à peine, jetant dans la chambre de Pauline une ombre orangée qui ne réussit pas à réchauffer l'atmosphère. La jeune femme ouvrit un œil sur un oreiller vide et non froissé. La place de Marc était froide, comme chaque matin depuis six semaines maintenant. Sa tête s'alourdit immédiatement, comme si ses chagrins n'attendaient que son réveil pour venir l'investir en masse.

Elle se redressa en grimaçant. Les antidépresseurs dont elle se gavait depuis ce foutu 25 juillet rendait son corps amorphe et douloureux. Chaque articulation, chaque morceau de peau recrachaient cette souffrance que son cœur ne pouvait plus supporter.

Elle enfila un gilet devenu trop grand au fil des jours et jeta un regard dans la chambre d'à-côté. Elle était plongée dans l'obscurité et aucun son ne venait troubler le silence pesant qui l'habitait désormais. Elle laissait la porte ouverte mais n'osait plus y entrer. Les jouets étaient toujours éparpillés, le lit n'avait pas été refait et quelques habits traînaient sur la commode. Pauline refusait plus que tout d'aérer la chambre, de peur de laisser s'échapper ce qui restait de l'odeur de sa fille.

 

Elle descendit doucement l'escalier et retrouva Marc, affalé sur le canapé, les yeux cernés par de trop longues nuits sans sommeil. Il la regarda sans la voir et replongea dans ses mornes pensées. La télévision restait continuellement allumée sur les chaînes d'information, dans l'espoir d'y apprendre quelque chose de nouveau. Mais au fil des semaines, l'engouement et l'émotion provoqués par la disparition de sa fille unique s'étaient largement émoussés. Sur les chaînes pourtant dédiées à l'actualité, plus personne n'en parlait. Seule une poignée de résistants continuait à diffuser le portrait de Mélissa sur les réseaux sociaux mais leurs publications étaient noyées dans le flot permanent de vidéos de chatons ou de posts moralisateurs sur l'écologie, bourrés de fautes.

 

Pauline s'empara de son téléphone pour y lire les messages de soutien envoyés par des anonymes. Une fois de plus, elle tenta de ne pas se formaliser sur les monstruosités écrites lâchement à leur encontre, soutenant que c'étaient eux, les parents, qui avaient fait disparaître la fillette. Mais c'était de plus en dur à encaisser. Elle découvrait que de parfaits inconnus pouvaient se montrer soit incroyablement empathiques, soit effroyablement ignobles.

 

"Tu veux un café ?" Proposa-t-elle à Marc, tout en s'en servant une grande tasse.

Un grognement s'échappa du canapé. Pauline prit cette réponse pour un oui. Elle apporta à son mari un grand bol d'arabica et les médicaments qui l'accompagnaient. Au début, il avait refusé d'en prendre, persuadé que sa fille serait vite retrouvée et qu'il serait suffisamment fort pour affronter cette épreuve. Mais une violente crise de panique l'avait cloué au sol et il dut se résoudre à faire taire chimiquement cette rage qui hurlait en lui. Il n'était plus que l'ombre de lui-même. Une barbe non soignée recouvrait ses joues amaigries et ses cheveux en bataille grisaient de jour en jour. Le présentateur du journal télévisé répétait en boucle les mêmes informations depuis plus de trois heures, sur un ton monocorde et soporifique. Le visage de Mélissa n’apparaissait plus et laissait place aux incendies ravageurs de la côte californienne. Pauline prit place à côté de Marc, afin d'y recueillir un peu de chaleur humaine. Le bras de son époux se posa machinalement sur ses épaules, l'entourant d'un doux réconfort. Elle avait terriblement besoin de ces petits instants de tendresse, signes qu'ils restaient unis face à l'angoisse qui leur rongeait les tripes.

 

Le téléphone sonna, faisant bondir Pauline. Elle saisit immédiatement le combiné, le cœur battant à tout rompre. Mais elle déchanta dès que la voix de Suzanne, la mère de Marc, se fit entendre. Elle voulait des nouvelles. Elle en aurait quand eux-mêmes en obtiendraient. Puis Pauline raccrocha. Il fallait libérer la ligne. Ces marques de soutien, très présentes au lendemain de la disparition, se raréfiaient. Leurs proches, famille et amis, craignaient sans doute que le malheur soit contagieux et étaient retombés dans leur routine rassurante.

 

Ce jour s'écoula lentement, comme tous les autres jours. Le maigre espoir d'avoir des informations fraîches déclina en même temps que le soleil. Le principal suspect ne parlerait pas. Mélissa aura encore été introuvable. Eux, parents, n'avaient plus le droit de faire quoi que ce soit, afin de ne pas entraver l'enquête. Ils ne vivaient plus, ils survivaient tout juste. Ils voulaient encore y croire.

 

Pauline se coucha seule, comme beaucoup de soirs, droguée par un puissant somnifère. Marc restait scotché à son écran de télévision, qu'il n'avait pas lâché du regard de la journée. Il s'écroulerait d'épuisement, enroulé dans un plaid qui appartenait à Mélissa.

Leurs yeux se fermeraient sur l'image souriante de leur enfant, tout en laissant s'échapper une larme amère qui finirait sa course à la commissure de leurs lèvres, comme toutes les précédentes.

 

Le miracle serait de retrouver Mélissa vivante.

Le soulagement serait de retrouver son corps.

L'anéantissement serait de ne jamais savoir.

 

 

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