Salariés

  • Par styl-o
  • Le Ven 11 Mars 2016
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Tenue comptabilite externalisee abac91 expertise comptable montgeron"Salut Paul, tu vas bien ?"


 

Le sourire de Natacha, à l'accueil, était son premier rayon de soleil de la journée.


 

"Mes hommages belle enfant", lui répondait-il invariablement, comme un jeu. Elle pouffait systématiquement, en cachant un rouge aux joues bien juvénile.


 

Il s'élançait dans l'escalier, à l'assaut du premier étage, là où se trouvait son bureau d'aide-comptable. Ce n'était pas un boulot bien palpitant mais au moins, il y était au chaud et le café n'était pas mauvais.


 

"Bonjour Henri, en forme ce matin ?, demanda-t-il à son bedonnant collègue.

- Salut Paul. Ouais, ça va...Toujours ma jambe qui me fait mal mais bon, on fait aller. Tu veux un café ? J'y allais.

- Volontiers", répondit le jeune homme en posant sa veste sur le siège du fauteuil.


 

Henri sortit du bureau commun et Paul alluma son ordinateur. Il avait cinq minutes d'avance, le temps idéal pour consulter ses mails.


 

Pub, pub... Et tiens, un mail d'Hélène, son ex-femme. Paul hésita avant de cliquer dessus. Elle allait encore certainement se plaindre et lui réclamer de l'argent. "Pour les enfants" il paraît.

Emma et Benjamin. Deux adorables bouts de chou qu'ils avaient eus lorsqu'ils s'aimaient encore. Deux têtes blondes qu'il chérissait plus que tout et qui étaient ses derniers bonheurs. Cela faisait un bon moment qu'il ne les avait pas vus et ils commençaient à sérieusement lui manquer. Il demandait des photos à leur mère mais celle-ci semblait oublier de lui en transmettre dans ses réponses. La dernière photo qu'il avait d'eux était ancienne. Ils avaient dû tellement changer entre temps !


 

Henri entra et posa une tasse de café fumant devant le nez de Paul.


 

"J'y ai mis un sucre, comme d'hab !

- Merci Henri, répondit le jeune homme en touillant machinalement sa boisson chaude.

- Quelque chose ne va pas ?

- Si...enfin, non...Un mail d'Hélène.

- Ah ! Elle te réclame de la thune encore ?

- J'en sais rien, j'ai pas osé ouvrir.

- Ça sert à rien de faire l'autruche. Tu finiras bien par le savoir de toute façon donc autant t'en débarrasser maintenant.

- Oui, tu as raison. Bon allez...Go !"


 

Le curseur glissa sur l'enveloppe fermée et un double clic fit apparaître à l'écran les doléances de la nouvelle divorcée.


 

"Alors ?, demanda Henri.

- Rien de neuf sous le soleil, soupira Paul. Elle me demande 75 euros pour les baskets d'Emma. 75 euros quoi !! Elle est complètement dingue !! Y en a à 20 euros à Décath' et elles sont très bien !

- La vache, c'est abusé ! Tu vas faire quoi ?

- Comme d'hab, payer et fermer ma gueule !

- Faut pas te laisser faire !

- C'est ma fille, je ne veux pas qu'elle ait l'impression que je l'abandonne une fois de plus.

- Eh, je te rappelle que c'est Hélène qui t'a foutu dehors !

- Ouais, je sais mais quand même.

- Tu as trouvé un appart au fait ?

- Oui oui, c'est bon. J'ai laissé mes parents tranquille. Ils n'en pouvaient plus de leur Tanguy de fils !

- Bon, c'est déjà une bonne chose.

- Et toi, ta femme, ça va ?

- Chiante, pour pas changer.

- Fous-la dehors si elle te gonfle !

- Sûrement pas ! Elle fait les meilleures tartes au citron du monde !", répondit Henri en riant.


 

Paul sourit. Il avait une chance incroyable ce brave Henri, et il ne le savait sûrement pas. Et il ne s'agissait pas que des tartes au citron.


 

"Allez, boulot ! J'ai un travail de dingue ce matin."


 

Le jeune aide-comptable mit un terme à la conversation en se plongeant dans des colonnes noircies de chiffres barbares. Il ne vit pas passer la matinée et fut surpris lorsqu'Henri le héla en s'étirant :


 

"Tu viens manger avec nous ? On va au resto japonais avec Francis et Joël.

- Non, merci. J'ai encore beaucoup de boulot. J'irai me chercher un sandwich en face tout à l'heure.

- T'es sûr ? Ça fait longtemps que t'es pas venu avec nous ?

- Oui, je sais mais je t'assure que là, c'est tendu. Une autre fois ?

- Ok. Bon ap' alors et à tout à l'heure."


 

Henri sortit en sautillant. C'était le moment de la journée qu'il préférait.

Paul enfila son pardessus, léger pour la saison, et sortit à son tour. En passant devant la banque d'accueil, il fit un salut théâtral à la pétillante hôtesse et sortit dans la fraîcheur de l'automne.


 

Il ne resta pas longtemps à l'extérieur et rentra bien vite se réchauffer dans son bureau.


 

Henri revint au bout de deux heures, le sourire satisfait d'un homme repu. Il jeta un coup d’œil à Paul qui s'était replongé dans ses calculs et prit place sur son propre fauteuil, en vue d'une petite sieste éclair. Ses ronflements résonnèrent rapidement, ponctués par le cliquetis rapide et régulier de touches du clavier de Paul.

Il émergea quelques minutes plus tard.


 

"Tu reveux un café ?, demanda-t-il, la bouche pâteuse.

- Avec plaisir."


 

À nouveau, le fumet du petit noir envahit rapidement la pièce exiguë.


 

"Tu as bien mangé ce midi ?

- Oh que oui ! Un délicieux sandwich thon mayonnaise. Une merveille gustative, un ravissement pour les papilles !

- Arrête de te foutre de moi, ils sont dégueu les sandwichs en face !

- Quand on a faim, tout fait ventre", répondit Paul dans un sourire.


 

Il s'empara de son mug et avala avec délice le nectar aux saveurs d'arabica. Il était sucré comme il le fallait, ni trop, ni trop peu. Paul ferma les yeux pour mieux le savourer. Il préférait celui-là à celui du matin, sans trop savoir pourquoi. Peut-être parce que c'était le dernier de la journée.


 

À 17 heures pétantes, Henri s'empara de sa veste qu'il jeta sur ses épaules.


 

"À lundi ! Passe un bon week-end.

- Merci, toi aussi."


 

Paul ralluma sa boîte mail mais il n'y avait pas de nouveaux messages. Pas de bonnes nouvelles. C'est dommage, il en aurait eu bien besoin.

Natacha avait déjà quitté les lieux et la femme de ménage préparait son chariot. Il la salua en passant et sortit sous la gifle glacée du mois de novembre. Le jour déclinait déjà et la nuit s'annonçait frigorifique.

Il s'approcha d'un distributeur et y glissa sa carte bancaire. On ne sait jamais après tout, la vie réserve parfois de belles surprises.

Mais de belles surprises, il n'y en a pas eues. Son compte affichait un découvert qui s'apparentait à un gouffre sans fond. Il ne pouvait plus retirer d'argent et sa paie ne serait versée que dix jours plus tard. Il devra encore demander un paiement anticipé. Et une fois qu'il l'aura reçu, la banque se ruera dessus pour prélever les agios, son ex-femme lui pompera les pensions exorbitantes fixées par le juge et il faudra payer les baskets d'Emma.


 

Il racla le fond de sa poche et y trouva deux pièces de deux euros. Il put ainsi acheter un maigre sandwich. Le premier et le dernier de la journée. C'est vrai qu'ils ne sont pas bons, mais ils ont l'avantage de ne pas être chers.


 

Il s'approcha de sa voiture et mit le moteur en route, histoire de se réchauffer un peu. Il roula quelques kilomètres en direction d'une zone industrielle. La même place que d'habitude l'attendait, comme chaque soir depuis trois mois maintenant.

Il coupa le moteur. Il devait garder un minimum d'essence, il ne s'octroyait qu'un plein par mois. Le froid ne perdit pas de temps et prit bien vite possession de la vieille Clio. Paul s'empara vivement d'une couette posée en boule sur la banquette arrière et s'enroula dedans. Puis, il baissa son siège et brancha l'autoradio.


 

C'était l'heure des informations. Il écouta parler des guerres, des meurtres, de la peur croissante dans le cœur de ses compatriotes. Il attendait un peu chaque soir que l'on parle de lui et de tous ceux qui sont dans son cas : salariés et SDF.


 

Mais comme tous les soirs, on n'en parlera pas.


 

Il se savait chanceux par rapport à d'autres car il avait sa vieille voiture, maigre rebut généreusement laissé par Hélène qui, elle, devait passer une bonne soirée sur le canapé design acheté à crédit l'année dernière.


 

Il s'endormit et rêva aussitôt. Un songe qui, chaque nuit, venait l'habiter. Il recevait ses enfants dans un modeste appartement. Une casserole d'eau bouillait dans laquelle il plongeait une poignée de pâtes. Les enfants l'attendaient pour une partie de Monopoly. L'atmosphère y est sereine et joyeuse. Il s'y sent bien dans cet onirisme.


 

Il sait qu'un jour, il le réalisera ce rêve.

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