Les dents de la mère

  • Par styl-o
  • Le Sam 26 Jan 2013
  • Commentaires (3)

1237145-dentiststs-tools.jpgJe ne suis pas courageuse. La vue d'un simple mille pattes me fait tourner de l'oeil et j'ai des palpitations en regardant tourner les manèges des fêtes foraines. C'est donc avec une certaine appréhension que je me suis rendue chez le dentiste, afin d'y soigner une carie qui me titille depuis plusieurs mois.

Dans la salle d'attente, je tente de faire bonne figure auprès des autres patients. Je m'empare d'une revue au hasard ("Pêche-mouche magazine", ça va être difficile de paraître intéressée) et la monte bien haut devant mes yeux. Je constate que mes mains tremblent légèrement et que ma respiration est quelque peu saccadée. J'essaie de reprendre le contrôle en pensant à des choses joyeuses (mes enfants, mon mari et tout le chocolat que je vais pouvoir manger sans avoir les dents qui me lancent).

"Mme Rousselet s'il-vous-plaît !"

Je disparais un peu plus derrière le magazine, la tête rentrée dans les épaules.

"Mme Rousselet !"

Je n'ai plus le choix, et dois entrer dans l'antre du dentiste. L'odeur si particulière qui règne en ces lieux me saute aux narines et me donne instantanément envie de fuir. Le dentiste me salue et m'invite directement à prendre place sur le fauteuil. Je m'y installe, la bouche serrée, les bras et les jambes croisés.

"Détendez-vous." Si vous me le permettez, je me détendrai un autre jour ! "Que vous arrive-t-il ?" Je dois desserrer les dents et lui expliquer mon problème : "Je crois que j'ai une carie mais c'est pas sûr du tout ! Et puis, depuis quelques jours, je n'ai plus mal donc, si ça se trouve, elle est guérie !" L'espoir nous donne le droit de dire n'importe quoi. Compréhensif, le dentiste me répond que le mieux serait d'aller vérifier tout ça. J'ouvre grand la bouche. Enfin, c'est ce que je crois. "Ouvrez un peu plus s'il-vous-plaît." Je me décroche la mâchoire pour lui permettre d'aller constater de lui-même la jolie carie qui me troue la dent. "Bien, elle est là." Ce disant, il appuie dessus avec un petit crochet, ce qui a pour effet immédiat de m'arracher un râle réprobateur. "Voulez-vous une anesthésie ?" Un grand flottement s'opère alors dans ma tête et la réponse qui suit me semble irréelle : "Non, on va essayer sans." Mais qu'est-ce qui m'a pris ? Moi, la douillette de service , je m'apprête à me faire fraiser une dent à vif. Et au nom de quoi ? Qu'ai-je à me prouver ? Je me traite d'imbécile et ferme les yeux en entendant siffler l'objet de torture au-dessus de ma tête. "Allez, on y va." Tiens, je ne sens rien. Serais-je devenue insensible à la douleur ? Aurais-je acquis en une fraction de seconde le courage des plus grands guerriers ? Je m'en félicite et arrive à m'émouvoir d'une telle force. "C'est normal que vous n'ayez pas mal pour le moment." Et voilà ! En une seule phrase, le dentiste vient d'anéantir mes mérites. "Par contre, là, vous risquez de le sentir un peu plus." Je suis prête. Je referme les yeux en repensant à mes accouchements avec une péridurale inexistante. Après tout, ce n'est pas un petit appareil de rien du tout qui va...AÏÏÏE-EUH !!! Ah oui, là, je l'ai bien senti et dans un réflexe, j'ai agrippé la main du médecin pour qu'il la sorte de ma bouche. "On passe à l'anesthésie ?" Oui, ça me paraît nécessaire.

Deux petites piqûres plus tard, j'ai la bouche à moitié endormie. Le dentiste s'active sur ma dent et, ô miracle, je ne sens absolument rien. Je me détends même, au point que je manque m'endormir. Il est confortable ce fauteuil finalement. "On va avoir un bel hiver, vous ne croyez pas ? Ils ont annoncé de la neige, non ? Vous aimez skier ?" Pourquoi les dentistes se croient-ils obligés de nous parler quand nous sommes le moins à même de répondre ? Je tente de communiquer mais ce qui s'échappe de ma gorge ressemble surtout à des borborygmes. Mais ces réponses semblent lui convenir :"Ah oui ? Et vous allez où?" "Ahéhahié" (Comprendre : A Métabief"). Je comprends alors que ces médecins pratiquent au minimum deux langues : le français et le français dénué de consonnes.

"Et voilà, c'est fini ! Vous pouvez vous rincer." Je me relève et approche un gobelet vers ma bouche. L'eau s'y écoule et je me concentre pour la recracher avec le plus de puissance possible. Un filet minable s'échappe de mes lèvres, coulant à moitié sur mon pull et je suis reliée au lavabo par un long filament de salive. Je tente de garder une certaine contenance en m'essuyant avec un morceau de papier absorbant mais le filament est tenace et s'accroche désormais à mon bavoir. D'un geste sec, je le brise, le faisant retomber en partie dans le lavabo, le reste sur mes chaussures. J'en suis débarassée, c'est l'essentiel.

Je repars soulagée et assez fière de moi : je n'ai presque pas crié. Je veux sourire mais seul un pan de ma bouche s'étire vers le haut, l'autre reste tombant sous l'effet de l'anesthésie. Il n'y a pas à dire : aller chez le dentiste, c'est la certitude d'y laisser un peu d'amour propre.

doubs Pontarlier écrivain public dentiste

Commentaires (3)

TIVAN sandra
  • 1. TIVAN sandra | Dim 17 Fév 2013
Je me suis délectée!!!
Styl'O
  • 2. Styl'O | Mar 29 Jan 2013
Ce n'est pas une question de maladresse : tu as beau y mettre tout ton coeur et toute ta force, quoi qu'il en soit, tu es amenée à échouer...
Maman des Champs
  • 3. Maman des Champs (site web) | Lun 28 Jan 2013
Pardon mais j'ai pouffé en imaginant le filet de salive te reliant au lavabo ! C'est tout à fait le genre de situation où ma maladresse et ma poisse pourraient pourraient me conduire...

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