Il est à moi...Il est moi !

  • Par styl-o
  • Le Mer 27 Août 2014
  • Commentaires (2)

Silhouette 2 1066445 mMon corps ne m'a jamais appartenu.

Quand je suis née, il appartenait à ma mère. Libre à elle de le nourrir, de le laver et de le câliner. Elle l'a fait, et plutôt bien je dois l'admettre. J'étais toujours bien propre et bien repue. Des marques de rouge à lèvres sur mon front marquaient les élans de tendresse maternelle.

Enfant, je me fichais royalement de mon enveloppe corporelle mais encore là, l'autonomie n'était pas de mise. Ce n'est pas moi qui décidais des vêtements qui la couvraient ni de la nourriture qui la faisait fonctionner. Elle me servait à courir, jouer avec mes copines et faire des roues dans le jardin. Mon rapport au corps s'arrêtait là. Il était simple et naturel. Très rarement malade, il ne m'apportait que peu de désagréments et nous vivions en parfaite harmonie, bien que je ne me le sois pas approprié.

Au tout début de l'adolescence, on a décrété que mon corps n'était pas assez gracieux et présentait trop de rondeurs. À 11 ans, il subit donc son tout premier régime, drastique et contraignant. Il était alors la propriété d'autres personnes qui tentèrent de le modeler à l'image parfaite qu'elles se faisaient du corps d'une pré-pubère. Je devais donc être mince avec des jambes fines et fuselées et un visage effilé. Manque de chance, j'étais plutôt dodue avec des cuisses qui se touchaient et un visage poupin. À 11 ans, quoi de plus normal ? J'ai donc rapidement appris à me priver, me restreindre et avoir faim. Je ne le faisais pas pour moi, je m'en fichais copieusement. Je le faisais pour eux. Dommage qu'ils soient aussi difficiles à contenter. D'ailleurs, je crois qu'ils n'ont jamais été satisfaits au final.

Mon corps et moi vivions côte à côte et nous ne pouvions pas nous saquer. Je lui imposais des régimes et des règles stupides et lui me le rendait bien en enchaînant angines, pyélonéphrites, gastro et menstrues douloureuses. Les roues dans le jardin étaient crevées et je ne voulais plus vraiment courir, j'avais trop mal aux genoux.Et puis de toute façon, ça ne m'intéressait plus de courir, sauf si c'était pour perdre encore quelques grammes. Et au vu de la non-réaction de ceux qui voulaient voir ce corps s'affiner, j'ai préféré arrêter complètement et devenir feignante, discipline dans laquelle j'excellais !

Et puis un jour, mon corps a appartenu totalement à un autre, violemment, brutalement. Il avait été meurtri à jamais dans sa chair. Il venait de subir un terrible outrage. J'ai eu de la peine pour lui. Alors j'ai voulu le cacher, le protéger. J'ai enfoui sous des kilos de graisse ce corps modelé à coups de doigts enfoncés dans la gorge. Il devait disparaître, ne plus être une proie pour des prédateurs redoutables. De mince, il est passé à obèse en très peu de temps. Je fus d'une efficacité folle et le chocolat se montra particulièrement profitable. Dans un sursaut de déprime, je resombrais dans mes travers de boulimique et reperdais un peu de poids avant d'en reprendre davantage. L'effet yo-yo il paraît. Un jeu qui ne m'amusait plus du tout.

Je trainais ce boulet derrière moi. Je n'y prêtais guère attention à nouveau en dépit de ses nombreuses sollicitations. Du coup, je devins copine avec mon médecin que je voyais très régulièrement. À force d'ignorer mes gouttes au nez et ma gorge qui pique, mon corps se rebellait et me balançait des milliards de bactéries qui faisaient atteindre des sommets au thermomètre et me rendaient amorphe des semaines complètes. Le mépris était mon traitement favori mais aussi le plus inefficace.

Je couvrais ce tas de chairs de fringues plus informes les unes que les autres. En noir de préférence. Non pas pour l'affiner mais pour le faire disparaître. J'ai fini par le rendre parfaitement insignifiant. Il n'appartenait plus à personne.

Et puis, dans ce corps, un coeur s'est mis à battre, très fort. L'homme que j'aimais depuis toujours venait de me faire renaître. Une brève réconciliation avec mon corps avant qu'il n'appartienne à quelqu'un d'autre : mes enfants. Pendant plus de 4 ans, mon ventre se fit usine à bébés. 4 grossesses, 3 bébés, je ne lui ai pas laissé beaucoup de répit. Et bien sûr, ce rancunier me fit bien sentir les 20 dernières années de maltraitance. Les grossesses ont été assez éprouvantes et parce-que la dernière me paraissait trop facile, j'ai décidé de me péter un péroné, histoire d'ajouter un peu de piquant au premier trimestre. Je l'aide même dans son entreprise de démolition !

Mais il m'a fait les plus merveilleux cadeaux du monde ce corps tant délaissé. Alors, je le regarde un peu autrement. Enfin, je le regarde, tout simplement. Le pauvre...Comment ai-je pu lui faire autant de misères ? Comment ai-je pu laisser autant de personnes décider de sa destinée dans ma jeunesse ? Jusque-là, il ne m'avait apporté que tristesse et frustration. Aujourd'hui, il m'a permis de me révéler, de me faire accéder à mes rêves les plus fous : devenir la femme de l'homme le plus merveilleux de la Terre et avoir de lui trois beaux enfants.

Et j'ai eu ce déclic, cette incroyable révélation : plus personne n'aura de droit sur lui. C'est MON corps ! Je n'autoriserai plus que quiconque me fasse la moindre réflexion ou ne me dise quoi faire. Il a appartenu à bien trop de monde mais pas à moi. Parce-que je ne le pouvais pas et parce-que je ne le voulais pas. Maintenant, c'est mon pote. Je l'aime pour ce qu'il est et pour ce qu'il m'a fait. À moi désormais de lui offrir le meilleur. La hache de guerre est enterrée ... pour toujours !

écrivain public

Commentaires (2)

June_999
  • 1. June_999 | Mar 02 Sept 2014
C'est superbe !
P.
  • 2. P. | Jeu 28 Août 2014
Ton récit a une telle résonance en moi qu'il m'a fait frémir... A la seule différence que je n'en suis pas encore a l'accepter comme une partie de moi :/
Bisous

Ajouter un commentaire

Code incorrect ! Essayez à nouveau