Styl'O

Décomplexée

Prince 1282775 m"Espèce de mère indigne !" me suis-je déjà entendu dire, avec ou sans sourire. Tout ça parce que pendant la sieste de Bébé, je mets mes écouteurs sur les oreilles et que si je l'entends pleurer, je monte le son (suffit de pas grand chose pour choquer les gens, c'est dingue !). Mais en fait, je ne suis pas du tout une mère indigne, je suis une mère décomplexée.

C'est quoi la différence ? Indigne implique une part de responsabilité que je ne ressens absolument pas.

Un exemple : votre copine, mère parfaite s'il en est (c'est à dire enfant toujours propre sans morve collée sous le nez, elle toujours bien sapée et brushée avec un maquillage subtil et qui sent bon le gâteau fait maison), se vante que Junior, 18 mois, lui a dit la veille :"Ô maman, tu es tellement merveilleuse.". En plus de l'admiration que cette tirade doit susciter chez nous, nous devrions aussi nous sortir un brin complexées. Ben oui, la seule chose que Bébé, 2 ans et demi, arrive à dire, c'est "Tato" (=gâteau ou saucisson, au choix) ou "caca" (pas besoin de traduire, tout le monde comprend, surtout quand il le dit avec un large sourire et une odeur de poubelle faisandée). Logiquement, dans l'esprit pervers de cette perfection maternelle, je devrais me jeter sur un Bescherelle et le lire en entier à Bébé. Eh bien non ! Je vais me contenter de féliciter comme il se doit le petit génie à la raie au milieu ("C'est formidable, bravo gamin ! Si tu veux, tu peux finir mes mots flêchés !") devant sa mère extatique. Puis, je vais prendre mon Bébé par la main, direction la salle de bains, car il vient de prononcer l'un de ses mots favoris.

Autre exemple : c'est l'heure du dîner et je sors mon arme favorite, à savoir un sachet de nouilles. Bébé sautille de joie et file chercher le fromage râpé dans le frigo. Sauf que, de fromage râpé, il n'est plus. Drame, pleurs, hurlements et roulades par terre ponctuent la scène. Pas le choix, je dois appeler WonderMaman :

"Salut Cécile. Dis, t'aurais pas un peu de fromage râpé à me dépanner ?

- Si, pas de soucis.

- Je ne t'en prive pas au moins ?

- Non, ne t'en fais pas, on n'en mange pas avec le boeuf stroganoff !"

Elle croit m'impressionner avec son boeuf strogatruc ? Pourquoi se casser la tête avec des trucs compliqués alors qu'on réjouit un petit bout avec une poignée de nouilles et du fromage râpé ? Hein ? Franchement, je vous le demande ! Et quand, le lendemain, à la crèche, j'ai appris que Junior avait été malade toute la nuit, je n'ai pas pu m'empêcher d'avoir un petit rictus. Oh, il était moche ce rictus ! J'en ai profité pour glisser à Cécile qu'une simple assiette de pâtes lui aurait sauvé un dîner et une paire de draps. Oh, je sais bien qu'il faut éduquer les enfants au goût et tout le tintouin, mais en fin de journée, la seule éducation que je prône, c'est l'éloge de la tranquillité.

Bien sûr, Junior est propre alors que Bébé aime ses couches d'un amour déraisonné. Bien sûr, Junior a toujours des habits frais, bien repassés et sans taches tandis que Bébé peut aller à la crèche avec un petit trou dans le pantalon. Mais Bébé a le droit d'aller jouer dans la boue si ça l'amuse, de se rouler par terre à la recherche de petits lutins de pelouse, de patauger dans une petite flaque d'eau, de faire une soupe avec du sable, de l'herbe et tout ce qui lui tombe sous la main. Et tant pis s'il revient avec des habits ruinés. Son sourire et ses joues rosies par le plaisir qu'il a eu à jouer effacent instantanément tous ces petits désagréments.

"Ooh, tu le laisses jouer avec ça ??" s'indigne WonderMaman en voyant Bébé se maquiller à la craie.

Ben oui, parce que son apparence et ses aptitudes à agir comme un grand, je m'en fous ! Il grandit à son rythme et à sa façon et tant pis si ça dérange. Parce que oui, parfois ça dérange :

"Oh, il n'est pas encore propre ? Tu le fais suivre ?" (oui, par le GIGN !)

"Il ne parle pas beaucoup quand même ... " (Ça me change des pipelettes qui ne peuvent pas s'empêcher de parler pour ne rien dire !)

"C'est normal qu'il mange avec ses doigts ?" (Oui, surtout la soupe, il adore ça !) ... et j'en passe !

Il est heureux, c'est tout ce qui compte. Non ?

Histoire de JG

575577-toy-fire-truck-2.jpg9h du matin. Je me plante devant mon miroir de salle de bains et étire largement ma bouche. Avec mon index, je tire un peu plus sur la commissure de mes lèvres afin de découvrir un maximum de dents. Foutus morceaux d'émail ! Je m'aggripe au lavabo et baisse la tête. Je respire à fond une fois, deux fois...mes mains se crispent. De toute façon, je n'ai plus tellement le choix, mes canines me font un mal de chien ! Je sens une main caresser mon dos. Maud connaît ma phobie et tente de me réconforter. J'essaie de me détendre un peu mais c'est peine perdue. Derrière les mots doux de ma femme, j'entends le bruit lancinant de la fraise. "Dans une heure, c'est fini, dans une heure, c'est fini..." me répété-je dans ma tête. Je me ressaisis un peu, bombe le torse et tente de faire bonne figure. Paul arrive alors en courant dans la salle de bains et, me voyant prêt à partir, me demande :

"Tu vas où papa ?"

"A l'abattoir " suis-je tenté de répondre.

"Chez le dentiste mon chéri, réponds-je avec un sourire crispé.

- D'accord ! Amuse-toi bien !" me hurle mon fils en filant en direction de sa chambre. Maud étouffe un rire puis se ravise immédiatement en voyant mon oeil morne. Elle me tend mon manteau, m'embrasse en me souhaitant bonne chance puis me pousse en dehors de la maison. L'air vif me gifle le visage. Je m'emmitoufle un peu plus dans mon anorak et, le pas lourd et traînant, j'emprunte le chemin qui me mène tout droit vers mon pire cauchemar.

"Bonjour !, me lance une secrétaire enjouée dès mon arrivée. Vous aviez rendez-vous ?" L'envie est très grande de lui répondre que non, que je viens pour un sondage sur les dentistes sadiques, mais mon honnêteté m'oblige à lui répondre par l'affirmatif. "Asseyez-vous en salle d'attente, le docteur va s'occuper de vous." Je grommelle quelque chose qui ressemble à un remerciement et me dirige vers les sièges inconfortables qu'elle vient de me désigner. Sur une petite table ronde trônent des magazines vieux de quelques années. En gros titres : "Lady Di se déplace en Inde", "Le Grand Bleu crève les écrans" et "Jacques Chirac en baisse dans les sondages". J'en saisis un au hasard et m'apprête à me délecter d'un article intitulé : "Internet bientôt chez vous !".

A côté de moi, un vieux monsieur tousse en se râclant la gorge. Il éternue bruyamment dans un mouchoir jauni par le temps. Je le regarde du coin de l'oeil et m'aperçois que ses dents sont dans un état lamentable. Je me fais aussitôt la réflexion qu'il ne vient pas pour rien.

En face, un petit garçon joue avec un camion de pompier. Il fait "pimpon pimpon" tout bas, pour ne pas déranger. Il ressemble à Paul, en un peu plus grand. Sa maman, tenant dans ses bras un nourrison, le surveille avec un sourire fatigué. Ses traits tirés trahissent des nuits entrecoupées. Le bébé s'agite. Sa mère le supplie du regard de se rendormir. Mais il ne semble pas l'entendre de cette oreille et gigote de plus en plus en émettant des petits cris. Le petit garçon se redresse aux premiers pleurs de son frère et s'approche de lui. "Pleure pas bébé, pleure pas...." en lui caressant doucement la tête. Sa mère l'enlace et dépose un baiser sur ses bouclettes dorées.

Bon, c'est décidé, en rentrant, je fais un petit frère à Paul !

Cette charmante vision m'a fait oublier, l'espace d'un instant, l'endroit où je me trouvais. La réalité est revenue brutalement, à travers un délicieux sourire : "C'est à vous monsieur." - A moi...A moi ? Comment ça à moi ?? Mais...et ces personnes là ? Elles étaient là avant moi ! Et je....bon, j'arrive..."

Je repose sur la table ronde le magazine étiqueté en francs, et suis la secrétaire jusqu'au cabinet, la démarche tremblante et le pas peu assuré. Elle me fait entrer puis me laisse, seul, face à mon bourreau. Assis à son bureau, il lève à peine la tête pour me saluer et me désigne du menton le fauteuil gris-bleu, encore chaud du corps de la dernière victime. Je m'installe et regarde fixement le plafond. La fantaisie me prend d'en compter les petites taches qui le parsèment. Maigre distraction : mon coeur s'emballe et la sueur perle sur mon front. J'entends le dentiste se lever de son fauteuil, s'approcher de moi et me dire, en faisant claquer ses gants sur ses poignets : "On y va ?"

En sortant une heure plus tard, j'ai la sensation de n'être plus qu'un poids plume, de voler dans les airs. L'anesthésie a encore fait des merveilles et il y a 143 taches sur le plafond du dentiste. En passant le pas de la porte, Maud me hèle depuis la cuisine "Fais doucement, Paul est couché !". Je m'approche d'elle, l'enlace avec passion, dénoue son tablier et, tout en l'embrassant dans le cou, lui murmure "Alors chuuuut, ne fais aucun bruit...si tu peux !"