souvenirs

La craie blanche

15-novembre.jpgJ'ai 8 ans. Assise sur mon banc d'écolier en bois, je regarde avec attention le tableau noir. Une main agile y trace à la craie blanche la date du jour. J'aime entendre le bruit sec que fait la craie et je reste admirative devant la facilité de mon maître à écrire aussi rapidement et joliment en lettres cursives. Je m'applique à recopier le texte avec la même grâce sur mon cahier du jour mais force est de constater que le rendu est sensiblement différent. Je mets cet échec sur le compte de la nervosité : aujourd'hui, il y a contrôle d'arithmétique et je dois bien admettre que c'est la matière qui me pose le plus de difficultés. La logique n'est pas mon fort, les chiffres me donnent la nausée et une simple addition peut se montrer insurmontable.

La craie continue son envolée. Elle avance à un rythme effréné et le tableau, initialement noir, blanchit à vue d'oeil. Je n'ose plus regarder. J'ai peur d'y découvrir des multiplications ou des divisions ou pire encore : un problème ! Qui a bien pu inventer les problèmes ? Probablement quelqu'un qui n'aimait pas les enfants ! Je lève les yeux et lis la première phrase : "Dans ta poche, tu as 6 francs mais tu veux acheter un livre qui coûte 9 francs."...Oh non ! Ce maître que j'aime tant me trahit. Je soupire et regarde mes camarades qui semblent tous aussi désespérés que moi. Sauf Frédéric, le premier de la classe, que je vois frétiller de joie sur son banc. Ce garçon doit être fou, je ne vois pas d'autres explications. Quinze minutes s'écoulent. Quinze minutes de supplice durant lesquelles j'aurai fait mon possible pour résoudre ce problème ô combien compliqué. C'est en baissant les yeux que je tends à M. Forrest mon cahier du jour rempli de ratures et d'âneries. Je sais que je n'ai pas réussi et je sais aussi que la note que je vais recevoir me vaudra un froncement de sourcils parental assorti d'une punition. Même s'ils commencent à soupçonner mon manque évident de capacités en mathématiques, mes parents continuent à me faire comprendre que de tels résultats ne sont pas acceptables.

La cloche sonne et me délivre de l'enfer. Je me précipite avec mes amies dans la cour de récréation. Aurélie nous regarde, Malika et moi, et sort de sa poche, non sans cérémonie, notre jeu favori : un élastique. Un grand élastique dans lequel nous nous mettons à deux, face-à-face, pieds légèrement écartés. S'ensuit alors de la part de la troisième joueuse un ballet de sauts et de pirouettes avec pour objectif de ne pas marcher sur l'élastique. Au fur et à mesure de la partie, ce dernier remonte aux genoux, aux cuisses ... pour finir en hauteur, au bout de nos mains levées. J'adore ce jeu !

La deuxième sonnerie de cloche est nettement moins plaisante que la première et met un terme à nos rires. Nous nous mettons en rang, en silence, et rentrons à nouveau dans la salle de classe surchauffée. Le problème a été effacé du grand tableau noir et la craie a écrit en grand : Histoire. Mon visage se fend d'un large sourire : j'aime bien l'Histoire. Ce que le maître raconte s'est réellement passé et pourtant, on croirait que tout ce qu'il dit est tiré d'un roman. Et ce que j'aime aussi dans l'Histoire, ce sont les polycopiés que nous donne l'instituteur. Encore humides d'un tirage très récent, ils sentent bon l'encre fraîche. Je ne peux pas m'empêcher de la renifler. Ses vapeurs me montent à la tête. Elles se mêlent à l'odeur poussièreuse de la craie et ensemble, elles créent l'identité olfactive de cette salle de classe.

Cette odeur, 23 ans plus tard, je la sens encore. Je sais que jamais plus je ne la retrouverai et qu'elle n'existe dorénavant que dans mes souvenirs. Aujourd'hui, le marqueur noir et le tableau blanc ont inversé la tendance et leurs parfums ne m'évoquent absolument rien. Le chuintement du feutre ne me fait plus rêver et les feuilles distribuées par les professeurs des écoles manquent cruellement de caractère. Une chose toutefois n'a pas changé : les cris de joie des enfants sortant en courant dans la cour de récréation pour vite sortir de leurs poches leurs jeux favoris.