Pontarlier

Ad vitam

A6d65f14898f1aa38c25c17e3b658418Amélie trépignait sur le parvis. Tout le monde était déjà entré et un brouhaha s'élevait dans l'enceinte de l'église. Ce sera bientôt son tour d'arpenter l'allée centrale, sous les regards braqués sur elle. Elle serra un peu plus fort son bouquet de tulipes contre elle. Ces fleurs, c'était son choix, elle n'en voulait pas d'autres.

 

Ce sera bien vite fini. Dans une heure, le mariage sera célébré et elle pourra ensuite s'étourdir dans les vapeurs d'alcool de l'apéritif. Elle devait être forte. Ne pas faiblir.

Les premières notes de la musique de Mendelssohn retentirent, faisant instantanément taire les invités impatients. Mais pourquoi maintenant ? C'est beaucoup trop tôt !

Elle passa la porte et vit Frédéric au loin, droit et solennel dans son élégante tenue de marié. Comme il était beau ! Son air grave et ému la faisait fondre plus que d'accoutumée. Son coeur battit encore un peu plus fort et elle dut faire un effort pour camoufler les tremblements de ses jambes.

Des flashs retentirent à son passage lorsqu'elle traversa la nef. Elle regardait toutes ces personnes venues exprès pour eux, en ce jour si spécial. Elle voyait des visages souriants, partout. Seul celui de sa mère restait crispé. Elle était la seule à savoir ce qui se jouait ce jour-là. La lèvre d'Amélie frémit en voyant le regard triste de sa mère mais elle détourna vite la tête, afin de ne pas se laisser aller à une émotion inconvenante.

 

Elle se mit à sa place et attendit. La musique cessa au bout de longues minutes et le silence s'installa. Le prêtre prit alors la parole, et ses mots résonnèrent dans l'église recueillie. Il parla de l'amour franc et sincère qui liaient les futurs mariés puis dicta leurs droits et devoirs, l'un envers l'autre. Frédéric semblait heureux. Ses lèvres étiraient un sourire discret et ses pupilles brillaient de toute sa joie contenue. Cela serra encore un peu plus le coeur en miettes d'Amélie. Elle tripotait machinalement les tiges de ses fleurs en serrant les dents. Elle pouvait pleurer après tout, cela passerait sûrement pour une forte émotion tout à fait concevable. Mais elle craignait d'être trahie sur ses véritables sentiments. Elle préféra donc enfouir tout cela bien profondément dans sa chair, créant une nouvelle plaie parmi toutes les autres laissées par le temps.

Elle écouta les discours plutôt gentils des proches et des amis. Ce qu'ils disaient sur Frédéric était vrai : un homme brillant, fidèle et juste dont la bonté n'avait d'égal que la générosité. Elle le reconnaissait bien dans ces paroles. Il n'avait pas changé depuis toutes ces années. Il avait toujours su rester le même. C'était sans doute pour cela qu'elle l'aimait autant.

 

Une nouvelle musique envahit le choeur. Le canon de Pachelbell cette fois-ci. Elle adorait cette musique et se laissa alors envahir par les accords envirants de ce grand classique. Elle ferma les yeux et serra un peu plus fort le bouquet contre elle. Elle repensa à ces dernières années écoulées, faites d'espoirs et de frustrations. Tous ces sentiments contradictoires avaient détruit petit à petit son coeur jusqu'à cette journée qui l'achevait définitivement dans un jeté de riz et de confettis. Elle savait qu'une fois les dernières notes jouées, ils échangeraient leurs consentements mutuels, scellant à jamais une union qu'elle ne voulait pas, qu'elle n'avait jamais voulue.

 

Elle entendit le prêtre demander à Frédéric s'il souhaitait la prendre pour épouse, l'aimer, la chérir, jusqu'à ce que la mort les sépare. Son "oui" retentit comme un coup de feu, la touchant en plein coeur. Elle gémit. Cétait fait. Plus rien ni personne désormais ne pourrait mettre un terme à ça. Le reste de sa vie ne serait pas suffisant pour se reconstruire.

 

Elle jeta un coup d'oeil à sa mère qui essuyait discrétement ses yeux. Cette vision fit tomber les barrières fragiles qu'elle avait maladroitement posées autour de son âme. Telles des coulées d'acide, les larmes ruisselèrent le long de ses joues.

 

Elle tourna la tête au moment du baiser.

 

Elle n'avait pas la force de voir Frédéric embrasser sa meilleure amie, devenue sa nouvelle épouse.

Nouvelles bottes

Red rubber boots 1068805 mElisa venait d'enfiler ses nouvelles bottes. Elles étaient bien jolies, toutes rouges. Elles faisaient un drôle de bruit quand elle marchait. Sa maman lui avait mis son imperméable. Elle était prête !

La porte du jardin s'ouvrit et Elisa s'élança jusqu'au muret du fond. Elles couraient drôlement vite ces nouvelles bottes ! La petite fille s'arrêta devant un champignon, qui avait dû pousser dans la nuit puisqu'hier, il n'était pas là. Ou alors, il était tombé du sac d'un petit lutin qui avait traversé son jardin pour rejoindre ses amis, de l'autre côté du muret, chez sa copine Clémence. Oui, c'était sûrement ça. Et si elle essayait de le retrouver ?

La fillette se mit à genoux dans la terre détrempée à la recherche de traces de pieds minuscules. Difficile de voir à travers ces épaisses touffes d'herbe. Elle se pencha un peu plus encore et écarta délicatement les brins. Rien ici...Allons voir plus loin. Ah ! Ici, une trace ! Le coeur de la petite fille s'emballa. Toujours à quatre pattes, elle arpenta le jardin à la poursuite de son petit lutin. Elle espérait le dénicher derrière une fleur ou au détour d'un pissenlit. Mais il demeurait insaisissable ce petit filou. Alors, elle s'assit au pied du grand chêne, lassée de ne rien trouver.

Ooh, la belle fleur rouge ! Elle la cueillit immédiatement et froissa ses pétales entre ses doigts. C'était tout doux. Elle renifla son coeur : ça sentait bon.

Tant pis pour le petit lutin, il était l'heure de faire un peu de balançoire. Elle s'approcha du portique et prit place sur le siège incurvé. Un peu d'eau de pluie y stagnait, vite balayée par les petites mains potelées de l'enfant. Ses jambes montèrent bien haut dans le ciel. La balançoire se mit en mouvement et instantanément, Elisa eut cette formidable sensation de voler. Elle rit aux éclats en sentant les fines gouttes de pluie lui caresser le visage. Le vent faisait s'envoler ses boucles blondes.

Soudain, elle l'aperçut. Elle en était sûre : c'était bien un petit chapeau pointu qui courait, là-bas, vers le potager. Il va voler des carottes ! Vite, il faut le rattraper ! Elle arrêta la balançoire et se précipita vers les plants de légumes. Trop tard, il avait filé. La fillette soupira. Il était bien trop rapide pour elle

Son regard fouilla les alentours et ce qu'elle découvrit la mit en joie : une flaque ! Une immense flaque d'eau n'attendait que ses nouvelles petites bottes. Elle sauta à pieds joints dedans en poussant des petits cris de joie.

 

Derrière la fenêtre du salon, Sonia la regardait, un triste sourire sur le visage. D'ordinaire, elle aurait vite grondé sa fille pour l'état dans lequel elle avait mis sa tenue. Elle l'aurait arrêtée avant même qu'elle ne fouille le jardin à la recherche de son petit lutin. Elle ne supportait pas la moindre tache sur les habits, n'aimait pas que sa fille se roule par terre et ne se tienne pas convenablement. Elle avait du mal à saisir cet univers enfantin, n'ayant jamis eu vraiment le droit de l'explorer. Elle devait toujours bien se tenir, ne pas rire trop fort, ne pas parler pour ne rien dire. Alors, il lui paraissait naturel d'élever sa propre fille de la même façon.

Mais aujourd'hui, elle la laissait faire, prenant pour elle une part de son bonheur enfantin. Elle le dégustait comme une liqueur : doux, sucré et enivrant. Elle remuait machinalement un café qui était froid depuis longtemps. Son téléphone était posée sur la table à côté d'elle. Elle venait de raccrocher. C'était son père. Sa mère ne passerait plus aucun Noël avec eux.

 

Elle posa sa tasse et courut dans son placard prendre une paire de bottes. Elles n'avaient encore jamais servi car Sonia craignait de ne pas s'y sentir bien. On les lui avait offertes il y avait bien longtemps mais elle trouvait qu'elles ne lui convenaient pas du tout. Il était temps qu'elles sortent un peu.

 

Sonia les enfila et rejoignit Elisa dans la flaque. Elle sauta vivement dedans, arrosant au passage sa fillette hilare et étonnée de voir sa mère s'amuser ainsi.

 

"Elles sont belles tes bottes maman.

- Oui, je les aime bien aussi. Je me sens à l'aise dedans finalement."

 

Elle embrassa sa fille avec tendresse et, regardant par dessus son épaule, elle s'écria :

"Là-bas, regarde ! Un chapeau pointu !"

 

Et elle s'élança vers le jardin, suivie par des boucles blondes au rire cristallin.

De l'utilité des enfants

80198254 oBonjour à toi, future parturiente. Je te sens fébrile, le test encore chaud dans la main et tu caresses avec amour ton ventre encore plat qui abrite ce qui a de plus merveilleux au monde.

 

Mais toi qui vas donner la vie et t'apprêtes à couvrir d'amour et de câlins ce petit bout, sais-tu que très vite, il te sera très utile ? Et ce, sans qu'il ne fasse jamais rien de ses dix doigts. Non non, pas d'esclavage enfantile en vue, juste une chouette opportunité pour te sortir de bien des situations délicates ou pour faire des choses que tu ne ferais jamais si tes enfants ne te servaient pas d'excuse.

 

Comme je suis super sympa et totalement décomplexée, je te dis ici comment tu vas pouvoir te servir ton petit bout de chou.

 

1 : C'est dimanche, le troisième du mois. Et comme tous les troisièmes dimanches de chaque mois, Tonton Roger t'attend pour ses fameuses tripes à la confiture, son plat fétiche. Rien que le nom te remonte le petit-déjeuner dans la gorge et tu as l'impression de sentir jusque chez toi les relents des tripes qui mijotent depuis la veille. Et puis, entendre pour la centième fois les récits cochons de Tonton Roger qui adorait se rouler dans le foin des granges, t'as pas envie. Surtout que les dits-récits sont régulièrement ponctués de rires gras.

Jusque-là, tu n'avais pas trop le choix et surtout, pas tellement d'excuses pour te débiner.

Mais aujourd'hui, tu vas dégainer l'arme ultime : la gastro. Quand c'est toi ou Chérichou, Tonton Roger, il s'en fout et te fait quand même venir. Mais si tu brandis l'argument fort du Bébé qui fait caca en spray toutes les cinq minutes et du vomito-shampoing qui parsème tes cheveux, Tonton Roger, il capitule.

Et ton dimanche est sauvé.

 

2 : Mémé Odette adore voyager et te ramener des souvenirs, tous plus hideux les uns que les autres (la coquille de moule géante décorée de perles en plastique, ou le vase en faïence imitation décor chinois, made in Taïwan, par exemple). Et franchement, tu ne peux pas poser ça dans ton salon design, au stylé épuré et au canapé blanc (on en reparlera dans quelques mois du canapé blanc d'ailleurs ...).

Alors, quand Mémé Odette passe te voir pour te rapporter une mer ... un cadeau, et qu'elle constate que l'abat-jour en coquillages n'est plus là, tu prendras ton air le plus triste et désignera le coupable, avec des trémolos dans la voix. Un coup de pied malencontreux, un ballon qui vole et bim ! En mille morceaux la lampe de tes rêves.

C'est donc avec beaucoup d'émotion que tu ouvres le paquet que te tend Mémé Odette et que tu y découvres une poupée tellement laide que même Chucky est sexy à côté. Tu remercies vivement ton aïeule, tout en te demandant s'il reste de la place dans la malle spécialement dédiée à ses présents.

(PS : tu peux adapter l'incident selon l'âge de Bébé et évoquer sa maladresse incroyable lorsqu'il est à bord de son trotteur.)

 

3 : Bébé peut également te servir dès la conception. Tu es enceinte, tu as donc théoriquement le droit de tout faire. Tu peux, par exemple, être plus gourmande que d'habitude ("Alleeeeez, un quatrième éclair au chocolat et c'est tout ! De toute façon, j'ai le droit, je suis enceinte ! Et puis, c'est pour TON Bébé !"). Tu peux aussi te montrer capricieuse, pénible, fatiguée (paresseuse ? Oui, soyons honnêtes !), accro aux émissions qui traitent de la maternité et imposer ce choix à Chérichou tous les soirs (parce que ce genre de programmes, il y en a TOUS les soirs ! Si si, tu verras, tu deviendras une experte de la traque aux émissions roses-layettes.) Bref, tu peux devenir une harpie mal fagotée et aux cheveux gras si t'as envie, tu es toute pardonnée d'avance.

 

4 : Maman t'appelle, pour la sixième fois de la journée, parce qu'elle rentre de son après-midi tarot et qu'elle doit absolument te raconter à quel point c'était funky, surtout quand Marcel a recraché son dentier dans un éternuement tonitruant.

Avouons-le tout net : tu t'en fiches royalement. Toi, tu penses à ce petit plateau-télé que tu vas te faire dans moins de deux heures, quand Bébé sera au lit et que tu pourras t'affaler dans ton canapé moelleux.

Sauf que le débit maternel est incessant et tu soupires, en essayant de rester discrète.

Tu vas avoir besoin de Bébé, et vite !

"Oooh maman, faut que je te laisse ! Bébé est en train de vider le PQ dans la cuvette des toilettes !! Ohlala, la cataaaa !! Il y a mon portable au fond !! Aaaaaah !!" puis, raccrocher brutalement, pour rajouter un peu de dramaturgie.

Voilà, c'est fait. Tu peux commencer à te préparer tes petites grignottes du soir avec un bon verre de Pina Colada, que tu vas savourer devant une émission de nouveaux-nés (nostalgie de la naissance quand tu nous tiens !).

 

5 : Les virées shopping. Tu assures à un Chérichou dubitatif : "Ben oui, il grandit bien trop vite notre Bébé. Il a besoin de nouveaux bodies, de pantalons, de pulls et de chaussures. Eh oui, crois-moi, je galère tous les jours à lui trouver des vêtements à sa taille. Je te laisse Bébé par contre, c'est pas agréable pour lui les magasins. Ton code, c'est bien le 2536 ?"

Au passage, tu embarques ta meilleure copine, célibataire endurcie, qui connait par coeur les nouvelles tendances mode et les boutiques du moment ... pour femmes bien sûr !

Te voilà lâchée en pleine ville, avec la carte gold de ton Chérichou dans la poche, pour trois heures de liberté totale. Tu fais flamber le compte pour une paire de bottines d'une rare beauté, pour une jupe qui ira très bien avec ces petites merveilles et évidemment, il faut compléter la tenue avec un top en mousseline de soie extrêmement raffiné.

Te voilà refaite à neuf mais tu ne peux pas rentrer chez toi sans habits pour Bébé.

Tu déniches un petit body marqué "J'aime Papa" et tu files le montrer à Chérichou qui commence à se faire un peu de souci de cette longue absence.

Tu sors de la voiture avec ton petit sac marqué "PourMonBaby", toute fière. Tu le présentes au papa qui, dans un premier temps, te demande un peu sèchement pourquoi tu as mis autant de temps, surtout pour ne rapporter qu'un petit truc. Puis, il va ouvrir le paquet et découvrir le petit body et va fondre. Ouf, l'orage est passé.

Par contre, attends demain pour lui parler de tes achats. C'est plus prudent.

Ou mieux : ne dis rien.

 

6 : Allez, avoue, t'as franchement abusé de l'excellentissime cassoulet de tata Yvette hier mais la tuyauterie déguste aujourd'hui. Tes intestins produisent la cinquième symphonie de Peethoven et tu te tortilles sur ta chaise, face à Beau-Papa et Belle-Maman qui sont venus à l'improviste vous faire un petit coucou.

C'est là que tu vas devoir te servir de ton mouflet. Ni une ni deux, tu le saisis, prétextant un énorme câlin et, en traître, soulage ton ventre endolori. Tout réside dans ta propension à flatuler en toute discrétion. Le moindre bruit et tu es grillée direct ! Les silencieux sont généralement éprouvants pour les narines et très vite, celles de Belle-Maman vont se plisser, montrant que l'effluve a envahi son nez délicat.

"Ohoooh, t'écriras-tu en saisissant Bébé sous les aisselles. Mais c'est qu'on a rempli sa couche petit filou !" et hop, tu files à la salle de bains pour changer une couche à peine humidifiée d'un innocent petit pipi. Vu l'odeur, Belle-Maman ne te suivra pas et tu pourras en plus te lâcher pendant le change de Bébé. C'est tout bénéf' !

 

7 : Tu vas vite régresser. Les jambons-purées en poudre seront ton plat favori du mercredi midi et tu te verras faire un petit puits dedans pour y mettre du ketchup. Ensuite, tu iras jouer avec tes enfants (si tu as des filles, tu as des Barbie et tu t'amuseras, comme avant, à les habiller en princesses, les coiffer et les emmener au bal. Ou alors, tu feras des châteaux en Légo ... Tu trouveras toujours un truc pour renouer avec tes joies d'antan). Puis, il y aura le goûter et la pâte à tartiner, véritable hymne au gras et au sucre, garnira généreusement des petits pains au lait moelleux que tu tremperas dans un verre de lait. Et parce qu'il sera tard et que les enfants seront fatigués, tu les colleras devant un bon vieux Disney ... et tu t'installeras à côté d'eux, en murmurant les dialogues du film que tu connais par coeur.

Cette régression va te faire un bien fou et sans enfants, tu ne peux pas te le permettre (si tu vois une trentenaire célib' faire des nattes à une Barbie, tu te dis qu'elle a un grave souci) alors que là, c'est pour le bien de tes enfants et pour partager des moments avec eux (enfin, ça, c'est ce qu'on dit toutes alors qu'au fond de nous, on jubile dès qu'on peut chanter "Un jouuuuur, mon prince viendraaaaa" à tue-tête.)

Et pour couronner tout ça, des fraises Tagada et des Kinder remplissent ton placard, toujours sous prétexte que c'est pour les loulous mais qui c'est qui les boulotte, le soir, devant Baby Boom ? Hein ?

 

Bon allez, je dois te laisser, Bébé a pourri sa couche ...

 

Si, c'est vrai !

Décomplexée

Prince 1282775 m"Espèce de mère indigne !" me suis-je déjà entendu dire, avec ou sans sourire. Tout ça parce que pendant la sieste de Bébé, je mets mes écouteurs sur les oreilles et que si je l'entends pleurer, je monte le son (suffit de pas grand chose pour choquer les gens, c'est dingue !). Mais en fait, je ne suis pas du tout une mère indigne, je suis une mère décomplexée.

C'est quoi la différence ? Indigne implique une part de responsabilité que je ne ressens absolument pas.

Un exemple : votre copine, mère parfaite s'il en est (c'est à dire enfant toujours propre sans morve collée sous le nez, elle toujours bien sapée et brushée avec un maquillage subtil et qui sent bon le gâteau fait maison), se vante que Junior, 18 mois, lui a dit la veille :"Ô maman, tu es tellement merveilleuse.". En plus de l'admiration que cette tirade doit susciter chez nous, nous devrions aussi nous sortir un brin complexées. Ben oui, la seule chose que Bébé, 2 ans et demi, arrive à dire, c'est "Tato" (=gâteau ou saucisson, au choix) ou "caca" (pas besoin de traduire, tout le monde comprend, surtout quand il le dit avec un large sourire et une odeur de poubelle faisandée). Logiquement, dans l'esprit pervers de cette perfection maternelle, je devrais me jeter sur un Bescherelle et le lire en entier à Bébé. Eh bien non ! Je vais me contenter de féliciter comme il se doit le petit génie à la raie au milieu ("C'est formidable, bravo gamin ! Si tu veux, tu peux finir mes mots flêchés !") devant sa mère extatique. Puis, je vais prendre mon Bébé par la main, direction la salle de bains, car il vient de prononcer l'un de ses mots favoris.

Autre exemple : c'est l'heure du dîner et je sors mon arme favorite, à savoir un sachet de nouilles. Bébé sautille de joie et file chercher le fromage râpé dans le frigo. Sauf que, de fromage râpé, il n'est plus. Drame, pleurs, hurlements et roulades par terre ponctuent la scène. Pas le choix, je dois appeler WonderMaman :

"Salut Cécile. Dis, t'aurais pas un peu de fromage râpé à me dépanner ?

- Si, pas de soucis.

- Je ne t'en prive pas au moins ?

- Non, ne t'en fais pas, on n'en mange pas avec le boeuf stroganoff !"

Elle croit m'impressionner avec son boeuf strogatruc ? Pourquoi se casser la tête avec des trucs compliqués alors qu'on réjouit un petit bout avec une poignée de nouilles et du fromage râpé ? Hein ? Franchement, je vous le demande ! Et quand, le lendemain, à la crèche, j'ai appris que Junior avait été malade toute la nuit, je n'ai pas pu m'empêcher d'avoir un petit rictus. Oh, il était moche ce rictus ! J'en ai profité pour glisser à Cécile qu'une simple assiette de pâtes lui aurait sauvé un dîner et une paire de draps. Oh, je sais bien qu'il faut éduquer les enfants au goût et tout le tintouin, mais en fin de journée, la seule éducation que je prône, c'est l'éloge de la tranquillité.

Bien sûr, Junior est propre alors que Bébé aime ses couches d'un amour déraisonné. Bien sûr, Junior a toujours des habits frais, bien repassés et sans taches tandis que Bébé peut aller à la crèche avec un petit trou dans le pantalon. Mais Bébé a le droit d'aller jouer dans la boue si ça l'amuse, de se rouler par terre à la recherche de petits lutins de pelouse, de patauger dans une petite flaque d'eau, de faire une soupe avec du sable, de l'herbe et tout ce qui lui tombe sous la main. Et tant pis s'il revient avec des habits ruinés. Son sourire et ses joues rosies par le plaisir qu'il a eu à jouer effacent instantanément tous ces petits désagréments.

"Ooh, tu le laisses jouer avec ça ??" s'indigne WonderMaman en voyant Bébé se maquiller à la craie.

Ben oui, parce que son apparence et ses aptitudes à agir comme un grand, je m'en fous ! Il grandit à son rythme et à sa façon et tant pis si ça dérange. Parce que oui, parfois ça dérange :

"Oh, il n'est pas encore propre ? Tu le fais suivre ?" (oui, par le GIGN !)

"Il ne parle pas beaucoup quand même ... " (Ça me change des pipelettes qui ne peuvent pas s'empêcher de parler pour ne rien dire !)

"C'est normal qu'il mange avec ses doigts ?" (Oui, surtout la soupe, il adore ça !) ... et j'en passe !

Il est heureux, c'est tout ce qui compte. Non ?

C'est psychologique ma p'tite dame

10685419 767977376615138 1920917453404261846 n"C'est psychologique ma p'tite dame !"

La première fois qu'elle a entendu cette phrase, c'était il y a un an, tout juste. Elle venait consulter son médecin pour des vertiges et des fourmillements dans les mains. Rien de bien grave mais ça devenait pénible au quotidien. Son médecin, après une classique prise de tension, avait décrété que son moral lui jouait des tours et qu'elle devait se reposer.
Quand elle est revenue un mois plus tard pour des faiblesses chroniques de sa main et des maux de tête, la réponse fut exactement la même :

"Avec six enfants, c'est normal d'être fatiguée !"

Ni ses maux de tête de plus en plus violents, ni ses crampes perpétuelles dans les jambes ne purent faire changer le discours de ce médecin sûr de lui.

Elle commençait à se résigner, se remettant en cause. Après tout, si son docteur le lui dit, c'est que c'est sûrement ça. Pourquoi remettre sa parole en cause ? Elle était dépressive, point barre.

Une de ses amies, toutefois, lui conseilla d'aller voir son propre médecin, en qui elle avait toute confiance. Sceptique mais décidée à trouver une véritable raison à tous ses maux, elle se résolut à lui rendre visite. De véritables examens ont alors été menés et en avril, le verdict tombe : méningiome. Cette tumeur bénigne du cerveau lui bouffait presque la moitié de la tête.

Les rendez-vous s'enchaînèrent : neurochirurgien, anesthésiste...Et le 19 mai, la tumeur de la taille d'une poire fut retirée lors d'une opération délicate qui dura 8 heures au lieu des 4 prévues.

Le réveil est douloureux, la cortisone sera son alliée durant de longues semaines. Les maux de tête sont toujours là et ne la quitteront jamais mais les fourmillements et mouvements involontaires de ses membres ont cessé. C'est déjà ça !

Et puis, en juillet, une nouveauté survint : les vomissements. Rien de bien alarmant, sûrement une surdose de cortisone, un ras-le-bol de tout son corps. Ca va vite passer !

Sauf que ça ne passe pas...

Bien au contraire.

De petits vomissements isolés, ils deviennent quotidiens puis systématiques, après chaque prise de nourriture. Plus rien ne reste dans ce corps qui s'amaigrit de jour en jour.

Les rendez-vous médicaux recommencent. Le médecin qui a su trouver le méningiome mais qui n'a reçu qu'un très succint compte-rendu opératoire, l'envoie passer un scanner cérébral. Avant l'examen, la neurologue disait, douce et attentive :

"Cela vient forcément de votre opération. Ca ne doit pas encore être bien en place...On va aller voir ça et sûrement trouver de quoi il retourne."

Après l'examen, elle disait, sèche et expéditive :

"Il n'y a rien, c'est psychologique !

- Mais vous avez eu le compte-rendu opératoire ?

- Euuuh...vous savez...c'est toujours difficile à avoir ...et ... Bon, je dois vous laisser, au revoir;"

Et le téléphone raccrocha sur de nombreuses interrogations.

La revoilà avec ses doutes, ses craintes et aucune réponse. "C'est psychologique"...Retour à la case départ.

30 kilos plus tard, il est temps de s'inquiéter de nouveau.

Son médecin est désarmé, démuni. Il lui fait faire une prise de sang un peu poussée : un taux de cortisol à peine plus élevée que la moyenne ne justifie pas cette anorexie, ni le fait qu'en dépit de tout ça, elle garde une forme olympienne. Parce qu'il est là le mystère : elle ne mange rien du tout depuis presque 5 mois, dort peu ou prou et malgré tout, elle a une énergie folle. Elle devrait être amorphe, épuisée par ce si long jeûne involontaire, mais il n'en est rien ! Et ça, ce n'est vraiment pas normal.

Nous sommes en janvier 2015. Elle est méconnaissable : ses joues creuses trahissent le manque de nourriture que son corps rejette toujours, les os saillent sous une peau blafarde et les cernes dessinent des ronds noirs autour de ses yeux fatigués. Mais malgré ces signes physiques d'un épuisement total, son énergie est surréaliste. Même sa tension à 8 ne lui fait pas trembler les genoux. Que se passe-t-il dans ce corps malade ? Et pourquoi personne ne prend soin d'elle ?

En le revoyant, son médecin l'envoie à l'hôpital auprès d'une endocrinologue "qui la croit". Et ça lui fait du bien d'être enfin crue et entendue. Elle doit passer de nombreux examens qui permettraient de voir précisément ce qui se passe.

Elle entre confiante un mercredi après-midi.

Elle en ressortira dépitée deux jours plus tard : elle n'aura eu qu'une banale prise de sang. Le scanner prévu a été annulé au dernier moment. Les plateaux repas repartaient intacts, sous les remarques gentilles des infirmières : "Il faut essayer de manger, même un peu."

Elle ne cherchait même plus à leur répondre.

Alors, elle a quitté l'hôpital, le bras abîmé par un cathéter qui n'aura servi à rien.

Le coeur blessé par ce manque évident de considération.

L'âme meurtrie par ce sentiment horrible qu'on la renvoie chez elle pour mieux y dépérir, loin des regards, parce qu'elle est un mystère médical.

La tête résonnant encore de ces derniers mots que l'endocrinologue lui a dit avant qu'elle ne parte :

"C'est psychologique ma p'tite dame !"

Cette jeune femme, c'est une de mes amies, une femme incroyablement forte et volontaire mais qui aujourd'hui, n'en peut plus, est fatiguée de se battre et d'essayer de convaincre ces têtes pensantes qu'elle n'est pas dépressive, ni anorexique mentale. Que ce dont elle souffre est incontrôlable et probablement une séquelle grave de son opération. Mais les médecins se cachent, se renvoient la balle, se protègent les uns les autres. Elle veut s'en sortir pour elle, pour ses enfants et pour son amoureux, qu'elle épousera en août prochain. Mais elle a peur que ce jour ne vienne jamais, parce que des médecins ont décrété que son mal était psychologique. Mais elle veut savoir, elle veut guérir, et elle veut avancer.

Mais surtout, elle veut vivre !

Poltergeist

Touch 1369968 mLa chambre bleue

Je n'ai jamais aimé cet appartement. Il était beau pourtant, très grand et moderne. Mais je m'y sentais mal à l'aise, surtout dans l'ancienne chambre du nourrisson.

J'y venais pour garder un petit garçon alors âgé de 7 mois. Un amour de bébé dont je m'occupais avec un plaisir non feint plusieurs jours dans la semaine et quelques soirées. Il était calme et sage mais dès que l'on s'approchait de sa chambre pour le coucher, il manifestait une certaine agitation. Ses parents avaient donc rapidement décrété que leur fils était un petit dormeur. J'avais pour consigne de le laisser pleurer un peu dans son lit afin qu'il trouve lui-même son sommeil. Une pratique que je ne faisais jamais, ressentant fortement le malaise de l'enfant. Cette chambre, entièrement peinte en bleu, était toujours froide. Je frissonnais à chaque fois que je m'y rendais et craignais, comme Bastien, l'heure du coucher.

L'appartement avait une forme de "T". L'entrée se faisait au début d'un long couloir qui desservait trois chambres et deux salles de bains pour aboutir dans une immense pièce à vivre. La chambre bleue se situait sur la droite, tout de suite en entrant. Les autres pièces étaient à l'autre bout du corridor ce qui faisait que l'endroit était très isolé du reste du logement. Il y avait du carrelage partout sauf dans le salon dont le sol était recouvert d'une épaisse moquette blanche.

Un jour, je décidai de discuter avec Murielle, la maman, avec qui je m'entendais particulièrement bien :

"Pourquoi vous avez mis Bastien si loin de vous ?

- Pour ne pas le déranger quand il dort...mais je n'aime pas cette chambre, y a un truc qui cloche...

- Je ne l'aime pas non...Vous n'avez jamais pensé à l'installer dans le bureau ? Il serait tout près de vous comme ça ! Et je ne pense pas que le bruit le gêne, bien au contraire, ça le rassurerait.

- Oui, tu as sans doute raison ! Ca fait quelques jours que ça me travaille, je pense qu'on va faire le changement ce week-end !"

La semaine suivante, Bastien dormait effectivement dans sa nouvelle chambre et avait retrouvé son calme et sa sérénité, même au moment du coucher. La chambre bleue devenait le bureau paternel et je n'avais plus aucune raison d'y mettre les pieds, à mon gand soulagement.

Puis, un soir...

20h30, je frappe délicatement à la porte. Les parents sont de sortie, je suis donc de baby-sitting. Bastien est déjà couché quand j'arrive. Après les consignes d'usage, Murielle et Bertrand s'en vont, me laissant seule face à un programme télévisuel désolant. L'écran me distrait en début de soirée. Je regarde d'un oeil une émission affligeante, tout en caressant l'un des deux chats de la maison. L'autre félin m'ignore copieusement et ronronne sur la moquette du salon. J'ai éteint toutes les lumières de l'appartement, exceptée une petite lampe près du sofa qui libère un halo pâle et chaleureux. Après deux heures de diffusion de néant absolu, la télévision est redevenue silencieuse. Je me pelotonne dans les coussins moelleux du canapé et m'empare du roman que j'ai emporté avec moi. Les chats se sont assoupis sur les accoudoirs, en direction du couloir. Il n'y a plus aucun bruit, c'est le calme absolu.

Je me plonge dans mon livre que je dévore pour la troisième fois.

Les pages défilent, les heures aussi.

Soudain, un frisson m'envahit, puis un deuxième, plus violent. Mon coeur se met à battre à tout rompre : j'ai très froid et je suis terrorisée sans aucune raison. Les chats se sont redressés sur l'accoudoir, le poil hérissé et ils soufflent en direction de la coursive. Le canapé étant collé contre le mur, dos au couloir, je ne vois rien de ce qui s'y passe. Mais les animaux ne cherchent pas à fuir, comme si la peur les avait collés au canapé. Tout à coup, une porte claque. Mes doigts se crispent sur mon livre et je sens une sueur froide glisser le long de mon dos. Un lent grincement de gonds et des bruits de pas foulant un parquet se font entendre. Des murmures surgissent de ce couloir plongé dans le noir tandis que des rires d'enfants fusent de toutes parts. Je voudrais bouger mais la terreur me pétrifie. Mes yeux, agrandis par la peur, sont braqués en direction du corridor mais la position du sofa m'empêche d'y voir quoi que ce soit. Tout se passe derrière moi. J'entends des souffles rauques et des râles sourds. Je perçois des bruits de course-poursuite. Ca crie, ça rit, ça chuchote et ça pleure. L'atmosphère est devenue glacée. Les rires d'enfants deviennent des ricanements, les murmures s'intensifient, ponctués de soupirs et de gémissements. Les pas se rapprochent. Je ferme les yeux et j'étouffe un sanglot.

Soudain, un hurlement retentit. C'est Bastien. Et tout s'arrête.

Plus aucun bruit, plus de rires ni de lamentations. Tout semble s'être volatilisé. Le silence s'est posé à nouveau, telle une chape de plomb. Il est devenu aussi angoissant que cet tumulte venu des ténébres. Cela n'a duré que quelques secondes mais elles avaient un goût d'éternité. Les chats sont redevenus calmes et se sont recouchés, comme si rien ne s'était passé. Mon livre, froissé par mes mains moites, tombe à mes pieds.

J'essuie du revers de la main les larmes qui ont coulé le long de mes joues. Je me lève en tremblant et rallume toutes les lumières. Je crève de trouille mais je dois aller voir le bébé. Le couloir est baigné de lumière désormais et un détail me saute aux yeux : toutes les portes sont ouvertes sauf celle de la chambre bleue.

Je trouve Bastien endormi et paisible. Je referme doucement sa porte et me redirige vers le salon, en priant que les parents reviennent vite. J'empoigne l'un des chats au passage et le serre contre moi. Sa chaleur et son ronronnement me réconfortent. Je le garde sur mes genoux jusqu'à ma libération.

Epilogue

La famille a rapidement déménagé, bien que je n'ai parlé à personne de ce qui s'était passé. C'est bien plus tard que j'ai raconté à Murielle l'horrible soirée passée chez eux. Elle m'a avoué qu'elle s'y sentait très mal à l'aise et qu'elle était soulagée d'en être partie.

Quand je suis passée devant la chambre bleue ce soir-là, elle m'a parue plus froide et effrayante que d'habitude et mon pas s'est machinalement accéléré devant la porte.

Je n'ai jamais aimé cet appartement.

Camille

A man against the setting sun 1088202 mAssis sur son lit, les jambes en tailleur, Laurent regarde en soupirant une photographie de Camille. L'image est un peu froissée, en raison sûrement des longs séjours passés dans le portefeuille de Laurent ainsi que des nombreux baisers qu'elle a déjà reçus. Sur cette photo, Camille sourit à pleines dents et son oeil mutin révèle toute sa personnalité jeune et espiègle.

Laurent l'aime d'un amour fou, passioné, presque déraisonné. Ses élans prennent parfois des allures d'hystérie. Jaloux à en crever, il n'accepte pas que quelqu'un l'approche de trop près ni ne lui parle dans le creux de l'oreille. Cette promiscuité lui est intolérable et il n'hésiterait pas un seul instant à ériger un mur de flammes autour de l'objet de ses pensées afin d'éloigner les prétendants une bonne fois pour toutes. Ses tenues, parfois trop sexy et provocantes, déclenchent chez lui un tsunami de colère mais aussi, paradoxalement, un fort sentiment de fierté. Il aiment alors se promener à ses côtés, lui tenant fermement la main et jetant des regards intimidants à tous ceux qui se permettaient de rester fixés trop longtemps sur sa chute de reins. Être amoureux à dix-huit ans, ce n'est pas vraiment un long fleuve tranquille mais c'est justement cette force de sentiments qui faisait autant vibrer le jeune homme.

Pourquoi Camille ? Physiquement, il craque inévitablement sur ses longs cheveux qui tombent en cascades dorées sur ses minces épaules et son visage angélique, sur lequel pétillent deux grands saphirs d'un bleu profond, ferait se damner un saint. Ses lèvres fines cachent de belles dents blanches et sa taille élancée trahit les longues heures passées à prendre soin de son corps. En plus de sa beauté indéniable, Camille jouit d'un charme magnétique. Peu de gens résistent à son humour et son intelligence. Bien sûr, la perfection n'est pas de ce monde et quelques défauts viennent nuancer ce portrait idyllique. Colérique souvent sans raison, d'humeur changeante et variable, Laurent ne sait pas toujours sur quel pied danser quand il se retrouve en sa compagnie. Au fil du temps, il a appris à faire avec et à s'éclipser quand le temps tourne à l'orage. Mais ces quelques nuages ne parviennent pas entamer l'immense ciel bleu dans lequel baignent les amoureux depuis maintenant six mois.

Quand il fait le tour des nombreuses qualités de Camille, Laurent se dit que ce n'est pas bien difficile d'en tomber amoureux. Si sa mère a accueilli cette relation avec bienveillance tout en regardant d'un oeil attendri les tourtereaux se murmurer des promesses d'éternité et de fidélité, son père, quant à lui, rejette tout en bloc. Il refuse d'être en présence du couple, ne supporte pas que son fils puisse fréquenter Camille, allant jusqu'à utiliser des mots injurieux à leur encontre quand ils ont le malheur de le rencontrer. Ils en souffrent terriblement, même si Laurent s'y attendait au fond de lui. Il connait parfaitement son père et savait que jamais il n'accepterait une telle situation pour son fils. Ce notaire de renom avait plutôt rêvé d'un mariage avec une jeune femme de sa condition, élégante et racée et qui lui donnerait un jour une tripotée de petits-enfants à câliner et voir grandir. Mais Camille était à l'opposé de tout ça et ne remplirait jamais les voeux de ce père exigeant.

La situation s'était alors dégradée jour après jour. Son père ne lui adresse plus du tout la parole et Laurent se voit désormais contraint de prendre ses repas seul, reclus dans le salon. Sa mère, sous le joug de ce mari autoritaire, n'ose plus rien dire pour sauver la dignité de son fils. Elle baisse les yeux devant lui, coupable de faiblesse. Elle aime bien Camille mais elle comprend aussi les réticences de son époux. Elle se plie donc à ses volontés en refusant d'héberger sous leur toit ce que le patriarche appelle « des amours interdites ». Laurent ne voit plus Camille qu'en cachette de ses parents, au cinéma le plus souvent. Les films récemment sortis n'ont plus aucun secret pour eux. Mais cela les pèse terriblement et peu à peu, ils prennent conscience que leur histoire de ne résistera pas à une telle pression. Laurent avait reçu pour ordre de rompre immédiatement, sous peine de se voir destitué de tout héritage et chassé de la maison.

La photo qu'il tient fermement reçoit une larme, puis deux. Laurent ne pourra jamais renoncer à Camille mais sa jeunesse et son manque de courage l'empêchent aujourd'hui de faire face à son père. Il sait la bataille perdue d'avance. Mais son désespoir est de voir Camille s'éloigner petit à petit et ça, il ne peut s'y résoudre. Il doit trouver une solution. Fuir ? Résister ? Imposer cet amour en dépit des idées arrêtées de son père ? Prendre le risque de tout perdre ? Étant fils unique, son avenir est d'ores et déjà assuré et confortable. Mais le vivre seul, où est l'intérêt ?

Son poing se serre autour de la photographie et comme si elle pouvait l'entendre, il souffle ses mots :

« Je ferai tout ce qui est mon pouvoir pour être à tes côtés et faire ton bonheur chaque jour : tu es mon amour, ma vie, mon homme ! »

Regarde-toi ma fille !

Shoes 93756 640Comme chaque matin, Soline se planta devant son miroir, simplement couverte des seuls sous-vêtements qui lui allaient encore. Ce qu'elle vit dans le reflet la fit grimacer. Son corps disgracieux hantait ses esprits jour après jour : elle ne supportait plus de voir ce qu'elle était devenue. Elle était grosse et informe. Ses jambes la gênaient pour marcher, son ventre, énorme, ressortait bien malgré elle. Et que dire de ses bras que la gravité faisait pendre vers le sol ? Elle soupira. En dépit de ses efforts, rien ne changeait. Sa mère ne la considérait pas plus qu'avant et son père ... Savait-il au moins qu'il avait encore une fille ? «En même temps, qui pourrait lui reprocher de rejeter un boudin pareil ?», ricana-t-elle. Cela faisait pourtant des mois qu'elle faisait attention à sa nourriture et faisait du sport. Elle voulait perdre ces cinq fichus kilos qu'elle avait pris pendant l'été mais ce corps d'adolescente qui n'en finissait pas de changer freinait considérablement sa progression. Elle avait l'impression que plus elle faisait d'efforts et plus elle grossissait. C'était désespérant. Elle s'empara de son pull le plus large pour l'enfiler lorsqu'une main énergique le lui arracha des mains. Elle se sentit bousculée et se retrouva à nouveau devant le psyché.

« Regarde-toi !! Non mais regarde-toi !!! Regarde à quoi tu ressembles !!» hurla sa mère, prise d'une sombre colère.

- Oui, je le sais bien maman ... Je ne suis pas aveugle ! marmonna Soline.

- Tu ne peux pas rester comme ça ! Je n'ai pas le droit de te laisser comme ça !

- Fous-moi la paix ! Tu crois que je t'ai attendue pour réagir ?

- Tu perds la tête ! Je t'emmène chez le médecin ce matin !

- Pour quoi faire ?? Il n'en a rien à faire que je sois grosse !! Il va me filer un régime, des pilules pour maigrir et toi, tu vas perdre vingt-trois euro !!»

Sa mère la toisa, interloquée. Sans un mot, elle sortit de la chambre de sa fille, la laissant tremblante de rage. Alors qu'elle se plaignait que sa mère ne la considérait plus, voilà que maintenant elle s'était mise en tête de la faire soigner ! Elle n'avait décidément rien compris !

Elle s'habilla à la hâte. Elle ne voulait plus voir son corps, il lui avait causé assez de soucis pour ce matin. Elle chaussa ses baskets, bien décidée à aller courir. C'était un exercice difficile : elle s'essouflait très vite et souffrait de ses jambes. Mais elle s'y contraignait tous les jours, elle ne devait rien lâcher. Elle passa devant sa mère qui la regarda partir, sans mot dire.

Soline avala ses quatre kilomètres de course. Elle n'arrivait encore pas à aller au-delà, alors que cela faisait des mois qu'elle s'entraînait. Mais sa condition physique ne lui permettait pas d'en faire plus. C'est épuisée mais satisfaite qu'elle arriva chez elle. Une voiture qu'elle ne connaissait pas était stationnée devant le perron. «Encore une copine de ma mère», pensa-t-elle. Elle fit quelques étirements. Ses articulations étaient particulièrement douloureuses. Sa colère de la matinée lui avait donné des ailes et elle avait effectué son parcours en moins de temps qu'à l'accoutumée. Elle reprit son souffle avant de pousser la porte.

Lorsqu'elle entra, elle se trouva nez-à-nez avec le Dr Colin, leur médecin de famille qu'elle n'avait pas vu depuis au moins trois ans. Lorsqu'il la vit, le visage du praticien changea d'expression. Son sourire se figea et Soline lut dans son expression tout le dégoût qu'elle lui inspirait.

«Viens t'asseoir Soline,» lui dit-il avec douceur.

Soline obéit et prit place sur le canapé. Sa mère se tenait dans l'encadrure de la porte et la regardait avec une profonde tristesse. Soline lui lança un regard noir. Elle lui en voulait terriblement pour ce traquenard. De quel droit se permettait-elle d'aller à l'encontre de sa volonté ?

Elle sentit un brassard s'enrouler autour de son bras. Le médecin avait commencé son examen par la prise de sa tension. «Il ne va pas être déçu, pensa-t-elle. Je ne suis même pas sûre qu'il arrive à la trouver sous cet amas de graisse ! Mais bon, je viens de courir, ça doit taper fort quand même !»

L'appareil se dégonfla et la mine du Dr Colin confirma les pensées de Soline.

Un bruit métallique se fit entendre. La mère venait de poser le pèse-personne familial aux pieds de sa fille.

«Va te peser Soline, ordonna le docteur.

- Non, répondit la jeune fille. Hors de question !

- Je dois savoir combien tu pèses, c'est primordial !

- Non je vous dis !! Vous ne me ferez pas monter sur cette foutue balance !

- De quoi as-tu peur ? De la réalité ?

- Oui ! Je ne veux pas connaître mon poids ! Ca se voit que je suis trop grosse alors pas besoin de mettre des chiffres sur cette vérité !

- Soline, pèse-toi !!» Le ton employé par le médecin la fit sursauter. Elle se résigna. Elle ôta ses baskets et son pull et grimpa sur l'horrible machine. Elle ferma les yeux.

«Oh mon dieu, c'est pas vrai !»

Sa mère étouffa un sanglot.

«Ouvre les yeux Soline ...»

Elle prit une grande inspiration et au prix d'un effort colossal, elle souleva ses paupières et baissa la tête. Contre toute attente, elle se mit à rire :

«Elle déconne plein pot notre balance !

- Non, elle fonctionne très bien.

- Si elle déconne ! rétorqua-t-elle d'une voix mal assurée

- Non, ce que tu vois là, c'est ce que tu essaies de dissimuler depuis trop longtemps. Je vais appeler une ambulance, tu ne peux pas rester comme ça ! Avec une telle tension et un tel poids, ta vie ne tient plus qu'à un fil.

- Mais ... mais ... C'est pas possible !» Des larmes ruisselaient le long de ses joues. Elle sentit un bras lui entourer les épaules et les doigts de sa mère lui caressaient les joues. Elle resta immobile un long moment, les yeux plongés dans le vague. C'était donc ça ses douleurs et ses vertiges ? Voilà donc la raison pour laquelle les gens la regardaient avec autant de pitié ?

«Tu vas y arriver ma chérie, tu vas t'en sortir.»

Soline se blottit contre sa mère. Comment en était-elle arrivée là ? Comment avait-elle pu se détruire autant ? Comment ... ? Pourquoi ... ? Les questions se bousculaient dans sa tête. Sa mère la serra un peu plus fort, faisant ainsi craquer les os fragiles de sa fille. Le chiffre annoncé par le pèse-personne était encore pire que ce qu'elle avait imaginé. Trente-quatre kilos. Sa fille ne pesait plus que trente-quatre malheureux kilos alors qu'elle avait déjà atteint sa taille adulte. Ses larmes de culpabilité se mêlaient à celles de son enfant. Quelle mère était-elle pour avoir laissé ainsi dépérir sa fille alors qu'elle l'avait sous les yeux tous les jours ? Etaient-ces simples mots «Tu n'aurais pas pris un peu de poids ma chérie ?» qui avaient tout déclenché ? Pourquoi n'avait-elle rien vu ? La chair de sa chair lui pardonnera-t-elle un jour de l'avoir autant négligée ?

Mère et fille ne purent plus prononcer aucune parole.

Dehors, la sirène de l'ambulance hurlait.