Oye et Pallet

Histoire de JG

575577-toy-fire-truck-2.jpg9h du matin. Je me plante devant mon miroir de salle de bains et étire largement ma bouche. Avec mon index, je tire un peu plus sur la commissure de mes lèvres afin de découvrir un maximum de dents. Foutus morceaux d'émail ! Je m'aggripe au lavabo et baisse la tête. Je respire à fond une fois, deux fois...mes mains se crispent. De toute façon, je n'ai plus tellement le choix, mes canines me font un mal de chien ! Je sens une main caresser mon dos. Maud connaît ma phobie et tente de me réconforter. J'essaie de me détendre un peu mais c'est peine perdue. Derrière les mots doux de ma femme, j'entends le bruit lancinant de la fraise. "Dans une heure, c'est fini, dans une heure, c'est fini..." me répété-je dans ma tête. Je me ressaisis un peu, bombe le torse et tente de faire bonne figure. Paul arrive alors en courant dans la salle de bains et, me voyant prêt à partir, me demande :

"Tu vas où papa ?"

"A l'abattoir " suis-je tenté de répondre.

"Chez le dentiste mon chéri, réponds-je avec un sourire crispé.

- D'accord ! Amuse-toi bien !" me hurle mon fils en filant en direction de sa chambre. Maud étouffe un rire puis se ravise immédiatement en voyant mon oeil morne. Elle me tend mon manteau, m'embrasse en me souhaitant bonne chance puis me pousse en dehors de la maison. L'air vif me gifle le visage. Je m'emmitoufle un peu plus dans mon anorak et, le pas lourd et traînant, j'emprunte le chemin qui me mène tout droit vers mon pire cauchemar.

"Bonjour !, me lance une secrétaire enjouée dès mon arrivée. Vous aviez rendez-vous ?" L'envie est très grande de lui répondre que non, que je viens pour un sondage sur les dentistes sadiques, mais mon honnêteté m'oblige à lui répondre par l'affirmatif. "Asseyez-vous en salle d'attente, le docteur va s'occuper de vous." Je grommelle quelque chose qui ressemble à un remerciement et me dirige vers les sièges inconfortables qu'elle vient de me désigner. Sur une petite table ronde trônent des magazines vieux de quelques années. En gros titres : "Lady Di se déplace en Inde", "Le Grand Bleu crève les écrans" et "Jacques Chirac en baisse dans les sondages". J'en saisis un au hasard et m'apprête à me délecter d'un article intitulé : "Internet bientôt chez vous !".

A côté de moi, un vieux monsieur tousse en se râclant la gorge. Il éternue bruyamment dans un mouchoir jauni par le temps. Je le regarde du coin de l'oeil et m'aperçois que ses dents sont dans un état lamentable. Je me fais aussitôt la réflexion qu'il ne vient pas pour rien.

En face, un petit garçon joue avec un camion de pompier. Il fait "pimpon pimpon" tout bas, pour ne pas déranger. Il ressemble à Paul, en un peu plus grand. Sa maman, tenant dans ses bras un nourrison, le surveille avec un sourire fatigué. Ses traits tirés trahissent des nuits entrecoupées. Le bébé s'agite. Sa mère le supplie du regard de se rendormir. Mais il ne semble pas l'entendre de cette oreille et gigote de plus en plus en émettant des petits cris. Le petit garçon se redresse aux premiers pleurs de son frère et s'approche de lui. "Pleure pas bébé, pleure pas...." en lui caressant doucement la tête. Sa mère l'enlace et dépose un baiser sur ses bouclettes dorées.

Bon, c'est décidé, en rentrant, je fais un petit frère à Paul !

Cette charmante vision m'a fait oublier, l'espace d'un instant, l'endroit où je me trouvais. La réalité est revenue brutalement, à travers un délicieux sourire : "C'est à vous monsieur." - A moi...A moi ? Comment ça à moi ?? Mais...et ces personnes là ? Elles étaient là avant moi ! Et je....bon, j'arrive..."

Je repose sur la table ronde le magazine étiqueté en francs, et suis la secrétaire jusqu'au cabinet, la démarche tremblante et le pas peu assuré. Elle me fait entrer puis me laisse, seul, face à mon bourreau. Assis à son bureau, il lève à peine la tête pour me saluer et me désigne du menton le fauteuil gris-bleu, encore chaud du corps de la dernière victime. Je m'installe et regarde fixement le plafond. La fantaisie me prend d'en compter les petites taches qui le parsèment. Maigre distraction : mon coeur s'emballe et la sueur perle sur mon front. J'entends le dentiste se lever de son fauteuil, s'approcher de moi et me dire, en faisant claquer ses gants sur ses poignets : "On y va ?"

En sortant une heure plus tard, j'ai la sensation de n'être plus qu'un poids plume, de voler dans les airs. L'anesthésie a encore fait des merveilles et il y a 143 taches sur le plafond du dentiste. En passant le pas de la porte, Maud me hèle depuis la cuisine "Fais doucement, Paul est couché !". Je m'approche d'elle, l'enlace avec passion, dénoue son tablier et, tout en l'embrassant dans le cou, lui murmure "Alors chuuuut, ne fais aucun bruit...si tu peux !"