mars bleu

La rage de vivre !

Looking forward 930436 mI : Au commencement...

Assise sur une chaise en plastique quelque peu élimé, Elle regarde avec amusement les magazines qui tapissent la petite table ronde posée dans le coin de la salle d'attente. Quelques nouveautés apportées par des patients généreux côtoient d'anciennes éditions, déjà présentes l'année dernière. La pièce est baignée de soleil, et par la fenêtre ouverte, Elle peut entendre des oiseaux lancer des trilles joyeux, vibrants, vivants. Elle se dit que ces chants sont un heureux reflet de son état d'esprit aujourd'hui. Elle sourit. Elle se souvient. Tout avait si étonnamment commencé.

Sa voiture qui lâchait subitement, suivi de près par sa télévision et sa machine à laver, le tout en une seule et même journée. Cela faisait beaucoup d'un coup, beaucoup trop ! Un besoin irrépressible s'était alors insinué en Elle : Elle avait besoin de se recentrer sur Elle-même. Le matériel lâche ? Eh bien, Elle prendrait soin de son corps. Rendez-vous fut pris chez un proctologue pour commencer. Ces saignements à répétition étaient très certainement dus à un accouchement difficile mais cela faisait déjà 14 ans, ça devenait long. Il était temps de les faire cesser et de soigner ces hémorroïdes coriaces. Ensuite, Elle irait sûrement s'offrir un massage et, pourquoi pas, une nouvelle coupe de cheveux. Ses longs cheveux roux méritaient un bon rafraîchissement.

II : Verdict

Il faisait une chaleur écrasante ce jour-là. Elle suffoquait et le livre qu'Elle agitait devant son visage ne lui apportait qu'un maigre souffle chaud. Le médecin L'appela enfin. Son accent grec, sa bonhommie et sa bonne humeur La mirent tout de suite à l'aise. L'examen qu'Elle dut subir en aurait rebuté plus d'une mais un fou rire L'agita quand il lui demanda l'autorisation d'aller fouiller son anatomie. En dépit des soubresauts, le médecin put mener à bien son inspection et ce qu'il y trouva ne fut pas pour lui plaire. Elle put se rhabiller mais les nouvelles n'étaient pas bonnes : Elle devait passer très rapidement une coloscopie.

Une semaine plus tard, Elle émergeait des brumes de l'anesthésie. Son médecin grec était penché vers Elle. Son visage fermé ne laissait rien présager de bon. Il n'alla pas par quatre chemins : "C'est le cancer. Il faut agir...vite !" Elle resta silencieuse, tentant de digérer cette nouvelle, une mauvaise parmi tant d'autres. "Vous pouvez m'en dire un peu plus ?" "Je vais vous expliquer avec l'image d'un millefeuille posé sur une assiette. Le cancer se dépose dessus. Quand il est sur la couche de sucre, c'est pas grave : on enlève, on nettoie et c'est tout. Pareil s'il attaque la première couche de crème. Par contre, quand il commence à s'en prendre à la deuxième couche, c'est plus inquiétant." "D'accord...Et le mien, il se situe où dans le millefeuille ?" ... Silence..."Il attaque l'assiette...".

Une pensée saugrenue survint immédiatement dans Son esprit embrouillé : "La coupe de cheveux allait être radicale !"

III : Ne rien lâcher

Très vite, Elle rencontra un oncologue qui lui expliqua tout ce qui l'attendait : la chimiothérapie, la radiothérapie, la fatigue, les nausées, la poche, la perte de ses cheveux...et le risque que tout cela ne fonctionne pas. "D'habitude, on parle de 50/50, lui avait-il dit. Mais là, au vu de l'avancée de votre cancer, je parlerais plutôt de 20/80...Il faut vous accrocher !". Elle aurait pu s'effondrer, hurler sa détresse devant tant d'injustice, être terrorisée par le sort funeste que lui annonçait le médecin, s'avouer vaincue face à l'implacable verdict. Mais Elle n'en fit rien. Elle le regarda, déterminée. Une force nouvelle venait de germer en Elle : pas question qu'un truc aussi petit et insignifiant ait raison d'Elle. Elle avait vécu des choses bien plus terribles dans sa vie. Ce cancer, Elle le voyait comme un nouveau défi dont Elle devrait se relever. Elle partait gagnante dans cette lutte acharnée contre la maladie. Elle ne le laisserait pas gagner, Elle le terrasserait, l'écraserait entre ses doigts, le piétinerait du pied avec une folle rage de vivre. Et au diable les statistiques ! Elle avait tout de même 20% de chances de vivre ! C'est ce pourcentage qui résonnait dans sa tête. Elle avait ses chances et Elle comptait bien les saisir.

La chambre implantable, qui lui permettrait de recevoir la chimiothérapie, fut rapidement posée. Quelques jours plus tard, Elle se présentait à l'hôpital, devant une infirmière au sourire chaleureux, pour recevoir sa première dose de chimiothérapie. L'infirmière la fit entrer dans une vaste salle dans laquelle se trouvaient des lits et des fauteuils. Elle choisit un fauteuil dont les larges accoudoirs et le dossier moelleux lui semblaient douillets à souhait. Elle s'y installa pour plusieurs heures. Elle en profita pour regarder autour d'Elle les patients qui l'entouraient. Elle remarqua que les doses de chimiothérapie n'avaient pas toutes la même couleur et Elle sut plus tard que la teinte signait la force de la dose. Sans grande surprise, sa poche avait la teinte la plus foncée du groupe. Le dialogue, d'abord timide, s'installa progressivement entre les patients et en fin de journée, tous demandèrent à se retrouver ensemble pour la prochaine cession. Quinze jours plus tard, Elle retrouva ses compagnons d'infortune et les langues se délièrent un peu plus encore. Une certaine complicité naissait entre eux, probablement mue par le sentiment d'emprunter le même chemin de galère.

Elle supporta assez bien le traitement, jusqu'à la quatrième séance. La dose était énorme et son corps commençait à lâcher. Elle devait stopper provisoirement la chimio. Elle n'eut pas d'autre choix que de se soumettre à ce repos forcé mais Elle accepta cette décision avec difficulté : cela contrariait ses plans de guérison. D'autant plus que les premiers résultats n'étaient pas encourageants : la tumeur résistait aux doses massives de chimiothérapie. Les médecins se montraient de plus en plus pessimistes et derrière leurs discours polissés, Elle entendait bien qu'il était temps de penser à son testament. Mais une fois de plus, son mental d'acier la porta. Plantée devant son miroir, Elle caressa son crâne désormais lisse et se promit une chose : ne rien lâcher ! Jamais !

IV : Illy

Au début, Elle la regardait avec étonnement, voire de la peur. Elle se disait que jamais Elle n'arriverait à la nettoyer, à en prendre soin, à l'accepter. Elle était plaquée contre son ventre malade et même si elle essayait de se faire la plus discrète possible, il fallait quand même s'en occuper plusieurs fois par jour. Puis finalement, Elle finit par l'accepter, sa poche. Elle entama même une certaine relation de complicité, qui alla jusqu'à lui donner un petit nom : Illy.

Elle en prenait grand soin, la lavait avec beaucoup de précaution et s'amusait de ses petites facéties. Un aliment fermenté faisait gonfler sa poche de gaz et cela La faisait rire, immanquablement. Elle l'aimait bien Illy en fin de compte. Elle la prit même en photo : vide, pleine, branchée, débranchée ... Illy était devenue un prolongement d'Elle-même, un nouvel appendice qui fonctionnait bien là où son corps la lâchait. Elle lui était devenue indispensable et Elle en parlait sans fausse pudeur et avec une certaine tendresse. Oui, cette poche qu'Elle appréhendait au début était devenue, au fil du temps, une alliée précieuse à sa survie.

IV : Moments de grâce

La chimiothérapie se poursuivit et la tumeur finit enfin par réagir. Les liens qu'Elle tissa avec les autres patients étaient très forts. Sans eux, cela aurait été bien plus difficile. Elle leur était reconnaissante de tout ce qu'ils lui apportaient. Elle se souvint d'un épisode assez amusant, survenu lors d'une séance. Un poste de télévision était mis à leur disposition mais ils n'avaient jamais ressenti le besoin de l'allumer, trop préoccupés à discuter de choses et d'autres de leur quotidien. Mais un jour, ils le branchèrent et tombèrent sur un reportage évoquant les différentes sortes de poteries en Arménie, exposé dans la langue du pays évoqué. Pas un ne parlait arménien mais aucun n'eut envie d'éteindre ou de changer de chaîne. Ils se laissèrent tous transporter hors des frontières pour voyager un peu, aux sons d'un langage qu'ils ne connaissaient pas. Ils se déconnectèrent de la sinistre réalité tout le temps que dura le programme, ils savourèrent ce plaisir de laisser vagabonder leur esprit dans les terres arméniennes tout en laissant leur corps souffrant dans les fauteuils de l'hôpital. Une sorte de parenthèse enchantée et inattendue qui leur procura un bien-être réel.

La chimiothérapie prit fin et c'est en cavalier solitaire qu'Elle allait affronter les rayons. On lui prédit alors des brûlures, des vomissements et encore des souffrances supplémentaires. Une bonne étoile avait-elle fini par briller au-dessus de sa tête ? Elle ne connut rien de tout ça. Elle eut même des réactions qui faisaient sourire son oncologue : sa libido était à son apogée à la sortie de chaque séance ! Elle en riait elle-même, heureuse et étonnée de retrouver des sensations de jeune pucelle. A 50 ans, c'était le comble ! Elle comprit aussi qu'Elle avait là une chance incroyable. Vivre la radiothérapie de cette façon n'était pas donné à tout le monde et Elle en était pleinement consciente. Mais même en plein tourment, Elle savait apprécier les choses positives que la vie lui envoyait. Et ça, en dépit de ce que cela représentait, ça en faisait partie.

V : Et au bout du chemin...

Un an vient de s'écouler. Le parcours du combattant est terminé mais son corps portera à vie les stigmates d'un traitement lourd et violent. En plus des produits chimiques et des rayons, Elle avait subi trois opérations. Des cicatrices barrent désormais son ventre. Ses cheveux repoussent à peine mais l'odeur qu'ils dégagent la ramène quelques mois en arrière. Ils portent en eux les effets de la chimiothérapie. Elle sait déjà qu'ils ne resteront pas plantés sur sa tête mais qu'ils passeront sous une tondeuse pour laisser leur chance à d'autres cheveux, sains et sans odeur.

L'oncologue l'appelle enfin. Elle va enfin connaitre les résultats du traitement. A-t-elle vaincu ce redoutable ennemi ? Dans une grande respiration, Elle se lève de sa chaise, le coeur battant et suit le médecin dans son cabinet.

Une demi-heure plus tard, Elle est sur le parking de l'hôpital, de grosses larmes roulant le long de ses joues. Les derniers mots de son chirurgien lui ont transpercé le coeur. Il l'a prise dans ses bras et lui a murmuré dans l'oreille : "Bravo, je suis fier de vous !".

Elle a gagné.

Un immense merci à Sandra T. pour son témoignage et sa joie de vivre.