esprits

Poltergeist

Touch 1369968 mLa chambre bleue

Je n'ai jamais aimé cet appartement. Il était beau pourtant, très grand et moderne. Mais je m'y sentais mal à l'aise, surtout dans l'ancienne chambre du nourrisson.

J'y venais pour garder un petit garçon alors âgé de 7 mois. Un amour de bébé dont je m'occupais avec un plaisir non feint plusieurs jours dans la semaine et quelques soirées. Il était calme et sage mais dès que l'on s'approchait de sa chambre pour le coucher, il manifestait une certaine agitation. Ses parents avaient donc rapidement décrété que leur fils était un petit dormeur. J'avais pour consigne de le laisser pleurer un peu dans son lit afin qu'il trouve lui-même son sommeil. Une pratique que je ne faisais jamais, ressentant fortement le malaise de l'enfant. Cette chambre, entièrement peinte en bleu, était toujours froide. Je frissonnais à chaque fois que je m'y rendais et craignais, comme Bastien, l'heure du coucher.

L'appartement avait une forme de "T". L'entrée se faisait au début d'un long couloir qui desservait trois chambres et deux salles de bains pour aboutir dans une immense pièce à vivre. La chambre bleue se situait sur la droite, tout de suite en entrant. Les autres pièces étaient à l'autre bout du corridor ce qui faisait que l'endroit était très isolé du reste du logement. Il y avait du carrelage partout sauf dans le salon dont le sol était recouvert d'une épaisse moquette blanche.

Un jour, je décidai de discuter avec Murielle, la maman, avec qui je m'entendais particulièrement bien :

"Pourquoi vous avez mis Bastien si loin de vous ?

- Pour ne pas le déranger quand il dort...mais je n'aime pas cette chambre, y a un truc qui cloche...

- Je ne l'aime pas non...Vous n'avez jamais pensé à l'installer dans le bureau ? Il serait tout près de vous comme ça ! Et je ne pense pas que le bruit le gêne, bien au contraire, ça le rassurerait.

- Oui, tu as sans doute raison ! Ca fait quelques jours que ça me travaille, je pense qu'on va faire le changement ce week-end !"

La semaine suivante, Bastien dormait effectivement dans sa nouvelle chambre et avait retrouvé son calme et sa sérénité, même au moment du coucher. La chambre bleue devenait le bureau paternel et je n'avais plus aucune raison d'y mettre les pieds, à mon gand soulagement.

Puis, un soir...

20h30, je frappe délicatement à la porte. Les parents sont de sortie, je suis donc de baby-sitting. Bastien est déjà couché quand j'arrive. Après les consignes d'usage, Murielle et Bertrand s'en vont, me laissant seule face à un programme télévisuel désolant. L'écran me distrait en début de soirée. Je regarde d'un oeil une émission affligeante, tout en caressant l'un des deux chats de la maison. L'autre félin m'ignore copieusement et ronronne sur la moquette du salon. J'ai éteint toutes les lumières de l'appartement, exceptée une petite lampe près du sofa qui libère un halo pâle et chaleureux. Après deux heures de diffusion de néant absolu, la télévision est redevenue silencieuse. Je me pelotonne dans les coussins moelleux du canapé et m'empare du roman que j'ai emporté avec moi. Les chats se sont assoupis sur les accoudoirs, en direction du couloir. Il n'y a plus aucun bruit, c'est le calme absolu.

Je me plonge dans mon livre que je dévore pour la troisième fois.

Les pages défilent, les heures aussi.

Soudain, un frisson m'envahit, puis un deuxième, plus violent. Mon coeur se met à battre à tout rompre : j'ai très froid et je suis terrorisée sans aucune raison. Les chats se sont redressés sur l'accoudoir, le poil hérissé et ils soufflent en direction de la coursive. Le canapé étant collé contre le mur, dos au couloir, je ne vois rien de ce qui s'y passe. Mais les animaux ne cherchent pas à fuir, comme si la peur les avait collés au canapé. Tout à coup, une porte claque. Mes doigts se crispent sur mon livre et je sens une sueur froide glisser le long de mon dos. Un lent grincement de gonds et des bruits de pas foulant un parquet se font entendre. Des murmures surgissent de ce couloir plongé dans le noir tandis que des rires d'enfants fusent de toutes parts. Je voudrais bouger mais la terreur me pétrifie. Mes yeux, agrandis par la peur, sont braqués en direction du corridor mais la position du sofa m'empêche d'y voir quoi que ce soit. Tout se passe derrière moi. J'entends des souffles rauques et des râles sourds. Je perçois des bruits de course-poursuite. Ca crie, ça rit, ça chuchote et ça pleure. L'atmosphère est devenue glacée. Les rires d'enfants deviennent des ricanements, les murmures s'intensifient, ponctués de soupirs et de gémissements. Les pas se rapprochent. Je ferme les yeux et j'étouffe un sanglot.

Soudain, un hurlement retentit. C'est Bastien. Et tout s'arrête.

Plus aucun bruit, plus de rires ni de lamentations. Tout semble s'être volatilisé. Le silence s'est posé à nouveau, telle une chape de plomb. Il est devenu aussi angoissant que cet tumulte venu des ténébres. Cela n'a duré que quelques secondes mais elles avaient un goût d'éternité. Les chats sont redevenus calmes et se sont recouchés, comme si rien ne s'était passé. Mon livre, froissé par mes mains moites, tombe à mes pieds.

J'essuie du revers de la main les larmes qui ont coulé le long de mes joues. Je me lève en tremblant et rallume toutes les lumières. Je crève de trouille mais je dois aller voir le bébé. Le couloir est baigné de lumière désormais et un détail me saute aux yeux : toutes les portes sont ouvertes sauf celle de la chambre bleue.

Je trouve Bastien endormi et paisible. Je referme doucement sa porte et me redirige vers le salon, en priant que les parents reviennent vite. J'empoigne l'un des chats au passage et le serre contre moi. Sa chaleur et son ronronnement me réconfortent. Je le garde sur mes genoux jusqu'à ma libération.

Epilogue

La famille a rapidement déménagé, bien que je n'ai parlé à personne de ce qui s'était passé. C'est bien plus tard que j'ai raconté à Murielle l'horrible soirée passée chez eux. Elle m'a avoué qu'elle s'y sentait très mal à l'aise et qu'elle était soulagée d'en être partie.

Quand je suis passée devant la chambre bleue ce soir-là, elle m'a parue plus froide et effrayante que d'habitude et mon pas s'est machinalement accéléré devant la porte.

Je n'ai jamais aimé cet appartement.