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Ad vitam

A6d65f14898f1aa38c25c17e3b658418Amélie trépignait sur le parvis. Tout le monde était déjà entré et un brouhaha s'élevait dans l'enceinte de l'église. Ce sera bientôt son tour d'arpenter l'allée centrale, sous les regards braqués sur elle. Elle serra un peu plus fort son bouquet de tulipes contre elle. Ces fleurs, c'était son choix, elle n'en voulait pas d'autres.

 

Ce sera bien vite fini. Dans une heure, le mariage sera célébré et elle pourra ensuite s'étourdir dans les vapeurs d'alcool de l'apéritif. Elle devait être forte. Ne pas faiblir.

Les premières notes de la musique de Mendelssohn retentirent, faisant instantanément taire les invités impatients. Mais pourquoi maintenant ? C'est beaucoup trop tôt !

Elle passa la porte et vit Frédéric au loin, droit et solennel dans son élégante tenue de marié. Comme il était beau ! Son air grave et ému la faisait fondre plus que d'accoutumée. Son coeur battit encore un peu plus fort et elle dut faire un effort pour camoufler les tremblements de ses jambes.

Des flashs retentirent à son passage lorsqu'elle traversa la nef. Elle regardait toutes ces personnes venues exprès pour eux, en ce jour si spécial. Elle voyait des visages souriants, partout. Seul celui de sa mère restait crispé. Elle était la seule à savoir ce qui se jouait ce jour-là. La lèvre d'Amélie frémit en voyant le regard triste de sa mère mais elle détourna vite la tête, afin de ne pas se laisser aller à une émotion inconvenante.

 

Elle se mit à sa place et attendit. La musique cessa au bout de longues minutes et le silence s'installa. Le prêtre prit alors la parole, et ses mots résonnèrent dans l'église recueillie. Il parla de l'amour franc et sincère qui liaient les futurs mariés puis dicta leurs droits et devoirs, l'un envers l'autre. Frédéric semblait heureux. Ses lèvres étiraient un sourire discret et ses pupilles brillaient de toute sa joie contenue. Cela serra encore un peu plus le coeur en miettes d'Amélie. Elle tripotait machinalement les tiges de ses fleurs en serrant les dents. Elle pouvait pleurer après tout, cela passerait sûrement pour une forte émotion tout à fait concevable. Mais elle craignait d'être trahie sur ses véritables sentiments. Elle préféra donc enfouir tout cela bien profondément dans sa chair, créant une nouvelle plaie parmi toutes les autres laissées par le temps.

Elle écouta les discours plutôt gentils des proches et des amis. Ce qu'ils disaient sur Frédéric était vrai : un homme brillant, fidèle et juste dont la bonté n'avait d'égal que la générosité. Elle le reconnaissait bien dans ces paroles. Il n'avait pas changé depuis toutes ces années. Il avait toujours su rester le même. C'était sans doute pour cela qu'elle l'aimait autant.

 

Une nouvelle musique envahit le choeur. Le canon de Pachelbell cette fois-ci. Elle adorait cette musique et se laissa alors envahir par les accords envirants de ce grand classique. Elle ferma les yeux et serra un peu plus fort le bouquet contre elle. Elle repensa à ces dernières années écoulées, faites d'espoirs et de frustrations. Tous ces sentiments contradictoires avaient détruit petit à petit son coeur jusqu'à cette journée qui l'achevait définitivement dans un jeté de riz et de confettis. Elle savait qu'une fois les dernières notes jouées, ils échangeraient leurs consentements mutuels, scellant à jamais une union qu'elle ne voulait pas, qu'elle n'avait jamais voulue.

 

Elle entendit le prêtre demander à Frédéric s'il souhaitait la prendre pour épouse, l'aimer, la chérir, jusqu'à ce que la mort les sépare. Son "oui" retentit comme un coup de feu, la touchant en plein coeur. Elle gémit. Cétait fait. Plus rien ni personne désormais ne pourrait mettre un terme à ça. Le reste de sa vie ne serait pas suffisant pour se reconstruire.

 

Elle jeta un coup d'oeil à sa mère qui essuyait discrétement ses yeux. Cette vision fit tomber les barrières fragiles qu'elle avait maladroitement posées autour de son âme. Telles des coulées d'acide, les larmes ruisselèrent le long de ses joues.

 

Elle tourna la tête au moment du baiser.

 

Elle n'avait pas la force de voir Frédéric embrasser sa meilleure amie, devenue sa nouvelle épouse.

Nouvelles bottes

Red rubber boots 1068805 mElisa venait d'enfiler ses nouvelles bottes. Elles étaient bien jolies, toutes rouges. Elles faisaient un drôle de bruit quand elle marchait. Sa maman lui avait mis son imperméable. Elle était prête !

La porte du jardin s'ouvrit et Elisa s'élança jusqu'au muret du fond. Elles couraient drôlement vite ces nouvelles bottes ! La petite fille s'arrêta devant un champignon, qui avait dû pousser dans la nuit puisqu'hier, il n'était pas là. Ou alors, il était tombé du sac d'un petit lutin qui avait traversé son jardin pour rejoindre ses amis, de l'autre côté du muret, chez sa copine Clémence. Oui, c'était sûrement ça. Et si elle essayait de le retrouver ?

La fillette se mit à genoux dans la terre détrempée à la recherche de traces de pieds minuscules. Difficile de voir à travers ces épaisses touffes d'herbe. Elle se pencha un peu plus encore et écarta délicatement les brins. Rien ici...Allons voir plus loin. Ah ! Ici, une trace ! Le coeur de la petite fille s'emballa. Toujours à quatre pattes, elle arpenta le jardin à la poursuite de son petit lutin. Elle espérait le dénicher derrière une fleur ou au détour d'un pissenlit. Mais il demeurait insaisissable ce petit filou. Alors, elle s'assit au pied du grand chêne, lassée de ne rien trouver.

Ooh, la belle fleur rouge ! Elle la cueillit immédiatement et froissa ses pétales entre ses doigts. C'était tout doux. Elle renifla son coeur : ça sentait bon.

Tant pis pour le petit lutin, il était l'heure de faire un peu de balançoire. Elle s'approcha du portique et prit place sur le siège incurvé. Un peu d'eau de pluie y stagnait, vite balayée par les petites mains potelées de l'enfant. Ses jambes montèrent bien haut dans le ciel. La balançoire se mit en mouvement et instantanément, Elisa eut cette formidable sensation de voler. Elle rit aux éclats en sentant les fines gouttes de pluie lui caresser le visage. Le vent faisait s'envoler ses boucles blondes.

Soudain, elle l'aperçut. Elle en était sûre : c'était bien un petit chapeau pointu qui courait, là-bas, vers le potager. Il va voler des carottes ! Vite, il faut le rattraper ! Elle arrêta la balançoire et se précipita vers les plants de légumes. Trop tard, il avait filé. La fillette soupira. Il était bien trop rapide pour elle

Son regard fouilla les alentours et ce qu'elle découvrit la mit en joie : une flaque ! Une immense flaque d'eau n'attendait que ses nouvelles petites bottes. Elle sauta à pieds joints dedans en poussant des petits cris de joie.

 

Derrière la fenêtre du salon, Sonia la regardait, un triste sourire sur le visage. D'ordinaire, elle aurait vite grondé sa fille pour l'état dans lequel elle avait mis sa tenue. Elle l'aurait arrêtée avant même qu'elle ne fouille le jardin à la recherche de son petit lutin. Elle ne supportait pas la moindre tache sur les habits, n'aimait pas que sa fille se roule par terre et ne se tienne pas convenablement. Elle avait du mal à saisir cet univers enfantin, n'ayant jamis eu vraiment le droit de l'explorer. Elle devait toujours bien se tenir, ne pas rire trop fort, ne pas parler pour ne rien dire. Alors, il lui paraissait naturel d'élever sa propre fille de la même façon.

Mais aujourd'hui, elle la laissait faire, prenant pour elle une part de son bonheur enfantin. Elle le dégustait comme une liqueur : doux, sucré et enivrant. Elle remuait machinalement un café qui était froid depuis longtemps. Son téléphone était posée sur la table à côté d'elle. Elle venait de raccrocher. C'était son père. Sa mère ne passerait plus aucun Noël avec eux.

 

Elle posa sa tasse et courut dans son placard prendre une paire de bottes. Elles n'avaient encore jamais servi car Sonia craignait de ne pas s'y sentir bien. On les lui avait offertes il y avait bien longtemps mais elle trouvait qu'elles ne lui convenaient pas du tout. Il était temps qu'elles sortent un peu.

 

Sonia les enfila et rejoignit Elisa dans la flaque. Elle sauta vivement dedans, arrosant au passage sa fillette hilare et étonnée de voir sa mère s'amuser ainsi.

 

"Elles sont belles tes bottes maman.

- Oui, je les aime bien aussi. Je me sens à l'aise dedans finalement."

 

Elle embrassa sa fille avec tendresse et, regardant par dessus son épaule, elle s'écria :

"Là-bas, regarde ! Un chapeau pointu !"

 

Et elle s'élança vers le jardin, suivie par des boucles blondes au rire cristallin.

Décomplexée

Prince 1282775 m"Espèce de mère indigne !" me suis-je déjà entendu dire, avec ou sans sourire. Tout ça parce que pendant la sieste de Bébé, je mets mes écouteurs sur les oreilles et que si je l'entends pleurer, je monte le son (suffit de pas grand chose pour choquer les gens, c'est dingue !). Mais en fait, je ne suis pas du tout une mère indigne, je suis une mère décomplexée.

C'est quoi la différence ? Indigne implique une part de responsabilité que je ne ressens absolument pas.

Un exemple : votre copine, mère parfaite s'il en est (c'est à dire enfant toujours propre sans morve collée sous le nez, elle toujours bien sapée et brushée avec un maquillage subtil et qui sent bon le gâteau fait maison), se vante que Junior, 18 mois, lui a dit la veille :"Ô maman, tu es tellement merveilleuse.". En plus de l'admiration que cette tirade doit susciter chez nous, nous devrions aussi nous sortir un brin complexées. Ben oui, la seule chose que Bébé, 2 ans et demi, arrive à dire, c'est "Tato" (=gâteau ou saucisson, au choix) ou "caca" (pas besoin de traduire, tout le monde comprend, surtout quand il le dit avec un large sourire et une odeur de poubelle faisandée). Logiquement, dans l'esprit pervers de cette perfection maternelle, je devrais me jeter sur un Bescherelle et le lire en entier à Bébé. Eh bien non ! Je vais me contenter de féliciter comme il se doit le petit génie à la raie au milieu ("C'est formidable, bravo gamin ! Si tu veux, tu peux finir mes mots flêchés !") devant sa mère extatique. Puis, je vais prendre mon Bébé par la main, direction la salle de bains, car il vient de prononcer l'un de ses mots favoris.

Autre exemple : c'est l'heure du dîner et je sors mon arme favorite, à savoir un sachet de nouilles. Bébé sautille de joie et file chercher le fromage râpé dans le frigo. Sauf que, de fromage râpé, il n'est plus. Drame, pleurs, hurlements et roulades par terre ponctuent la scène. Pas le choix, je dois appeler WonderMaman :

"Salut Cécile. Dis, t'aurais pas un peu de fromage râpé à me dépanner ?

- Si, pas de soucis.

- Je ne t'en prive pas au moins ?

- Non, ne t'en fais pas, on n'en mange pas avec le boeuf stroganoff !"

Elle croit m'impressionner avec son boeuf strogatruc ? Pourquoi se casser la tête avec des trucs compliqués alors qu'on réjouit un petit bout avec une poignée de nouilles et du fromage râpé ? Hein ? Franchement, je vous le demande ! Et quand, le lendemain, à la crèche, j'ai appris que Junior avait été malade toute la nuit, je n'ai pas pu m'empêcher d'avoir un petit rictus. Oh, il était moche ce rictus ! J'en ai profité pour glisser à Cécile qu'une simple assiette de pâtes lui aurait sauvé un dîner et une paire de draps. Oh, je sais bien qu'il faut éduquer les enfants au goût et tout le tintouin, mais en fin de journée, la seule éducation que je prône, c'est l'éloge de la tranquillité.

Bien sûr, Junior est propre alors que Bébé aime ses couches d'un amour déraisonné. Bien sûr, Junior a toujours des habits frais, bien repassés et sans taches tandis que Bébé peut aller à la crèche avec un petit trou dans le pantalon. Mais Bébé a le droit d'aller jouer dans la boue si ça l'amuse, de se rouler par terre à la recherche de petits lutins de pelouse, de patauger dans une petite flaque d'eau, de faire une soupe avec du sable, de l'herbe et tout ce qui lui tombe sous la main. Et tant pis s'il revient avec des habits ruinés. Son sourire et ses joues rosies par le plaisir qu'il a eu à jouer effacent instantanément tous ces petits désagréments.

"Ooh, tu le laisses jouer avec ça ??" s'indigne WonderMaman en voyant Bébé se maquiller à la craie.

Ben oui, parce que son apparence et ses aptitudes à agir comme un grand, je m'en fous ! Il grandit à son rythme et à sa façon et tant pis si ça dérange. Parce que oui, parfois ça dérange :

"Oh, il n'est pas encore propre ? Tu le fais suivre ?" (oui, par le GIGN !)

"Il ne parle pas beaucoup quand même ... " (Ça me change des pipelettes qui ne peuvent pas s'empêcher de parler pour ne rien dire !)

"C'est normal qu'il mange avec ses doigts ?" (Oui, surtout la soupe, il adore ça !) ... et j'en passe !

Il est heureux, c'est tout ce qui compte. Non ?

Camille

A man against the setting sun 1088202 mAssis sur son lit, les jambes en tailleur, Laurent regarde en soupirant une photographie de Camille. L'image est un peu froissée, en raison sûrement des longs séjours passés dans le portefeuille de Laurent ainsi que des nombreux baisers qu'elle a déjà reçus. Sur cette photo, Camille sourit à pleines dents et son oeil mutin révèle toute sa personnalité jeune et espiègle.

Laurent l'aime d'un amour fou, passioné, presque déraisonné. Ses élans prennent parfois des allures d'hystérie. Jaloux à en crever, il n'accepte pas que quelqu'un l'approche de trop près ni ne lui parle dans le creux de l'oreille. Cette promiscuité lui est intolérable et il n'hésiterait pas un seul instant à ériger un mur de flammes autour de l'objet de ses pensées afin d'éloigner les prétendants une bonne fois pour toutes. Ses tenues, parfois trop sexy et provocantes, déclenchent chez lui un tsunami de colère mais aussi, paradoxalement, un fort sentiment de fierté. Il aiment alors se promener à ses côtés, lui tenant fermement la main et jetant des regards intimidants à tous ceux qui se permettaient de rester fixés trop longtemps sur sa chute de reins. Être amoureux à dix-huit ans, ce n'est pas vraiment un long fleuve tranquille mais c'est justement cette force de sentiments qui faisait autant vibrer le jeune homme.

Pourquoi Camille ? Physiquement, il craque inévitablement sur ses longs cheveux qui tombent en cascades dorées sur ses minces épaules et son visage angélique, sur lequel pétillent deux grands saphirs d'un bleu profond, ferait se damner un saint. Ses lèvres fines cachent de belles dents blanches et sa taille élancée trahit les longues heures passées à prendre soin de son corps. En plus de sa beauté indéniable, Camille jouit d'un charme magnétique. Peu de gens résistent à son humour et son intelligence. Bien sûr, la perfection n'est pas de ce monde et quelques défauts viennent nuancer ce portrait idyllique. Colérique souvent sans raison, d'humeur changeante et variable, Laurent ne sait pas toujours sur quel pied danser quand il se retrouve en sa compagnie. Au fil du temps, il a appris à faire avec et à s'éclipser quand le temps tourne à l'orage. Mais ces quelques nuages ne parviennent pas entamer l'immense ciel bleu dans lequel baignent les amoureux depuis maintenant six mois.

Quand il fait le tour des nombreuses qualités de Camille, Laurent se dit que ce n'est pas bien difficile d'en tomber amoureux. Si sa mère a accueilli cette relation avec bienveillance tout en regardant d'un oeil attendri les tourtereaux se murmurer des promesses d'éternité et de fidélité, son père, quant à lui, rejette tout en bloc. Il refuse d'être en présence du couple, ne supporte pas que son fils puisse fréquenter Camille, allant jusqu'à utiliser des mots injurieux à leur encontre quand ils ont le malheur de le rencontrer. Ils en souffrent terriblement, même si Laurent s'y attendait au fond de lui. Il connait parfaitement son père et savait que jamais il n'accepterait une telle situation pour son fils. Ce notaire de renom avait plutôt rêvé d'un mariage avec une jeune femme de sa condition, élégante et racée et qui lui donnerait un jour une tripotée de petits-enfants à câliner et voir grandir. Mais Camille était à l'opposé de tout ça et ne remplirait jamais les voeux de ce père exigeant.

La situation s'était alors dégradée jour après jour. Son père ne lui adresse plus du tout la parole et Laurent se voit désormais contraint de prendre ses repas seul, reclus dans le salon. Sa mère, sous le joug de ce mari autoritaire, n'ose plus rien dire pour sauver la dignité de son fils. Elle baisse les yeux devant lui, coupable de faiblesse. Elle aime bien Camille mais elle comprend aussi les réticences de son époux. Elle se plie donc à ses volontés en refusant d'héberger sous leur toit ce que le patriarche appelle « des amours interdites ». Laurent ne voit plus Camille qu'en cachette de ses parents, au cinéma le plus souvent. Les films récemment sortis n'ont plus aucun secret pour eux. Mais cela les pèse terriblement et peu à peu, ils prennent conscience que leur histoire de ne résistera pas à une telle pression. Laurent avait reçu pour ordre de rompre immédiatement, sous peine de se voir destitué de tout héritage et chassé de la maison.

La photo qu'il tient fermement reçoit une larme, puis deux. Laurent ne pourra jamais renoncer à Camille mais sa jeunesse et son manque de courage l'empêchent aujourd'hui de faire face à son père. Il sait la bataille perdue d'avance. Mais son désespoir est de voir Camille s'éloigner petit à petit et ça, il ne peut s'y résoudre. Il doit trouver une solution. Fuir ? Résister ? Imposer cet amour en dépit des idées arrêtées de son père ? Prendre le risque de tout perdre ? Étant fils unique, son avenir est d'ores et déjà assuré et confortable. Mais le vivre seul, où est l'intérêt ?

Son poing se serre autour de la photographie et comme si elle pouvait l'entendre, il souffle ses mots :

« Je ferai tout ce qui est mon pouvoir pour être à tes côtés et faire ton bonheur chaque jour : tu es mon amour, ma vie, mon homme ! »

Regarde-toi ma fille !

Shoes 93756 640Comme chaque matin, Soline se planta devant son miroir, simplement couverte des seuls sous-vêtements qui lui allaient encore. Ce qu'elle vit dans le reflet la fit grimacer. Son corps disgracieux hantait ses esprits jour après jour : elle ne supportait plus de voir ce qu'elle était devenue. Elle était grosse et informe. Ses jambes la gênaient pour marcher, son ventre, énorme, ressortait bien malgré elle. Et que dire de ses bras que la gravité faisait pendre vers le sol ? Elle soupira. En dépit de ses efforts, rien ne changeait. Sa mère ne la considérait pas plus qu'avant et son père ... Savait-il au moins qu'il avait encore une fille ? «En même temps, qui pourrait lui reprocher de rejeter un boudin pareil ?», ricana-t-elle. Cela faisait pourtant des mois qu'elle faisait attention à sa nourriture et faisait du sport. Elle voulait perdre ces cinq fichus kilos qu'elle avait pris pendant l'été mais ce corps d'adolescente qui n'en finissait pas de changer freinait considérablement sa progression. Elle avait l'impression que plus elle faisait d'efforts et plus elle grossissait. C'était désespérant. Elle s'empara de son pull le plus large pour l'enfiler lorsqu'une main énergique le lui arracha des mains. Elle se sentit bousculée et se retrouva à nouveau devant le psyché.

« Regarde-toi !! Non mais regarde-toi !!! Regarde à quoi tu ressembles !!» hurla sa mère, prise d'une sombre colère.

- Oui, je le sais bien maman ... Je ne suis pas aveugle ! marmonna Soline.

- Tu ne peux pas rester comme ça ! Je n'ai pas le droit de te laisser comme ça !

- Fous-moi la paix ! Tu crois que je t'ai attendue pour réagir ?

- Tu perds la tête ! Je t'emmène chez le médecin ce matin !

- Pour quoi faire ?? Il n'en a rien à faire que je sois grosse !! Il va me filer un régime, des pilules pour maigrir et toi, tu vas perdre vingt-trois euro !!»

Sa mère la toisa, interloquée. Sans un mot, elle sortit de la chambre de sa fille, la laissant tremblante de rage. Alors qu'elle se plaignait que sa mère ne la considérait plus, voilà que maintenant elle s'était mise en tête de la faire soigner ! Elle n'avait décidément rien compris !

Elle s'habilla à la hâte. Elle ne voulait plus voir son corps, il lui avait causé assez de soucis pour ce matin. Elle chaussa ses baskets, bien décidée à aller courir. C'était un exercice difficile : elle s'essouflait très vite et souffrait de ses jambes. Mais elle s'y contraignait tous les jours, elle ne devait rien lâcher. Elle passa devant sa mère qui la regarda partir, sans mot dire.

Soline avala ses quatre kilomètres de course. Elle n'arrivait encore pas à aller au-delà, alors que cela faisait des mois qu'elle s'entraînait. Mais sa condition physique ne lui permettait pas d'en faire plus. C'est épuisée mais satisfaite qu'elle arriva chez elle. Une voiture qu'elle ne connaissait pas était stationnée devant le perron. «Encore une copine de ma mère», pensa-t-elle. Elle fit quelques étirements. Ses articulations étaient particulièrement douloureuses. Sa colère de la matinée lui avait donné des ailes et elle avait effectué son parcours en moins de temps qu'à l'accoutumée. Elle reprit son souffle avant de pousser la porte.

Lorsqu'elle entra, elle se trouva nez-à-nez avec le Dr Colin, leur médecin de famille qu'elle n'avait pas vu depuis au moins trois ans. Lorsqu'il la vit, le visage du praticien changea d'expression. Son sourire se figea et Soline lut dans son expression tout le dégoût qu'elle lui inspirait.

«Viens t'asseoir Soline,» lui dit-il avec douceur.

Soline obéit et prit place sur le canapé. Sa mère se tenait dans l'encadrure de la porte et la regardait avec une profonde tristesse. Soline lui lança un regard noir. Elle lui en voulait terriblement pour ce traquenard. De quel droit se permettait-elle d'aller à l'encontre de sa volonté ?

Elle sentit un brassard s'enrouler autour de son bras. Le médecin avait commencé son examen par la prise de sa tension. «Il ne va pas être déçu, pensa-t-elle. Je ne suis même pas sûre qu'il arrive à la trouver sous cet amas de graisse ! Mais bon, je viens de courir, ça doit taper fort quand même !»

L'appareil se dégonfla et la mine du Dr Colin confirma les pensées de Soline.

Un bruit métallique se fit entendre. La mère venait de poser le pèse-personne familial aux pieds de sa fille.

«Va te peser Soline, ordonna le docteur.

- Non, répondit la jeune fille. Hors de question !

- Je dois savoir combien tu pèses, c'est primordial !

- Non je vous dis !! Vous ne me ferez pas monter sur cette foutue balance !

- De quoi as-tu peur ? De la réalité ?

- Oui ! Je ne veux pas connaître mon poids ! Ca se voit que je suis trop grosse alors pas besoin de mettre des chiffres sur cette vérité !

- Soline, pèse-toi !!» Le ton employé par le médecin la fit sursauter. Elle se résigna. Elle ôta ses baskets et son pull et grimpa sur l'horrible machine. Elle ferma les yeux.

«Oh mon dieu, c'est pas vrai !»

Sa mère étouffa un sanglot.

«Ouvre les yeux Soline ...»

Elle prit une grande inspiration et au prix d'un effort colossal, elle souleva ses paupières et baissa la tête. Contre toute attente, elle se mit à rire :

«Elle déconne plein pot notre balance !

- Non, elle fonctionne très bien.

- Si elle déconne ! rétorqua-t-elle d'une voix mal assurée

- Non, ce que tu vois là, c'est ce que tu essaies de dissimuler depuis trop longtemps. Je vais appeler une ambulance, tu ne peux pas rester comme ça ! Avec une telle tension et un tel poids, ta vie ne tient plus qu'à un fil.

- Mais ... mais ... C'est pas possible !» Des larmes ruisselaient le long de ses joues. Elle sentit un bras lui entourer les épaules et les doigts de sa mère lui caressaient les joues. Elle resta immobile un long moment, les yeux plongés dans le vague. C'était donc ça ses douleurs et ses vertiges ? Voilà donc la raison pour laquelle les gens la regardaient avec autant de pitié ?

«Tu vas y arriver ma chérie, tu vas t'en sortir.»

Soline se blottit contre sa mère. Comment en était-elle arrivée là ? Comment avait-elle pu se détruire autant ? Comment ... ? Pourquoi ... ? Les questions se bousculaient dans sa tête. Sa mère la serra un peu plus fort, faisant ainsi craquer les os fragiles de sa fille. Le chiffre annoncé par le pèse-personne était encore pire que ce qu'elle avait imaginé. Trente-quatre kilos. Sa fille ne pesait plus que trente-quatre malheureux kilos alors qu'elle avait déjà atteint sa taille adulte. Ses larmes de culpabilité se mêlaient à celles de son enfant. Quelle mère était-elle pour avoir laissé ainsi dépérir sa fille alors qu'elle l'avait sous les yeux tous les jours ? Etaient-ces simples mots «Tu n'aurais pas pris un peu de poids ma chérie ?» qui avaient tout déclenché ? Pourquoi n'avait-elle rien vu ? La chair de sa chair lui pardonnera-t-elle un jour de l'avoir autant négligée ?

Mère et fille ne purent plus prononcer aucune parole.

Dehors, la sirène de l'ambulance hurlait.

L'incroyable pouvoir des Autres

944773346-small.jpgLes Autres...Ils sont partout, nous entourent ont une activité commune favorite : donner leur avis sur tout et, de préférence, sur ce qui ne les regarde pas. Mais surtout sur ce qui te regarde, toi. Autrement appelés "les Gens", les Autres ont cet incroyable pouvoir de te faire changer d'avis sur quelque chose que tu pensais être sûr, de te faire culpabiliser et de te rendre chêvre. La question que l'on se pose alors, c'est "de quel droit ?". De quel droit les Autres se permettent-ils de juger ta vie ? De quel droit peuvent-ils estimer que leurs dires valent mieux que les tiens ? De quel droit ont-ils cette volonté farouche de te faire changer d'avis alors que toi, tu sais parfaitement ce qui est bon pour toi. Oui, de quel droit ?

Pour certaines Gens, c'est un droit acquis : leur vie est tellement minable qu'ils ne peuvent s'empêcher d'aller ruiner celle des autres. Pour d'autres, c'est surtout l'incompréhension qui prime. "Tu as 6 enfants ?? Tu vas t'arrêter là, hein ?!" "C'est complètement con d'être locataire alors que tu pourrais acheter !', "Arrête de te plaindre, t'as tout pour être heureuse !". La jalousie est un levier très utilisé aussi, mais plus sournois, plus insidieux : "Arrête de dire que c'est l'homme de ta vie, tu vois bien que c'est un abruti !!" (sous-entendu : "rejoins-moi dans ce célibat qui me pèse! ! T'as pas le droit d'être plus heureuse que moi !")

Mais chez une infime partie de ces Gens, les avis sur ta vie se changent en précieux conseils. Ces gens-là ont l'incroyable pouvoir de se mettre à ta place, sans te juger. Ils te prodiguent du bon sens quand tu ne sais plus dans quelle direction aller. Ils savent, à un moment précis, ce qui est réellement bon pour toi quand toi tu t'enferres dans une situation difficile. Ils savent te faire rire dans les moments les plus durs, savent t'écouter sans porter aucun jugement, savent entendre derrière tes mots tes véritables sentiments. Ces Gens-là, on les appelle des amis. Ils sont rares, précieux et indispensables. Ne les confonds jamais avec les autres Gens, ceux qui ne pensent que par eux-mêmes et qui ne connaissent pas le principe de l'empathie. Prends-en soin comme ils prennent soin de toi. Une vie sans amis n'a aucun sens. On a tous besoin d'une oreille attentive et objective, d'une personne sur qui compter à tout moment de la vie, de partager des moments de joie intense avec quelqu'un qui nous est cher.

Et une simple et franche rigolade autour d'un bon café, il n'y a que ça de vrai. !

Ma liste de courses

shutterstock-108424703-caddie-courses3.jpgHier, mon chéri a eu la gentillesse de me proposer d'aller faire les courses. Je devais donc lui faire une liste. Je m'ennuyais un peu alors voilà ce que je lui ai pondu :

Voici la liste des denrées à rapporter au foyer doux foyer

- Production laitière d'une vache de race normande (de préférence) (= lait*6)

- Boisson issue d'une source miraculeuse aux vertus rafraîchissantes et à la pureté cristaline (= 1 pack de flotte)

- Douceur sucrée généralement consommée en fin de repas et qui saura ravir des papilles adultes et matures (= prends ce qui te fait plaiz' pour ce soir !) (ceci est facultatif mais fortement recommandé par une maîtresse de maison en manque de chocolat !)

- Produit(s) alimentaire(s) de quelque sorte que ce soit qui fera(ont) office de souper à des estomacs enfantins mais aussi trentenaires (= je s'rais pas contre un peu d'légumes mais j'sais pas trop comment...) (sinon, un plat de choucroute pour nous et de la soupe en brique pour les filles ! Niark niark niark!)

- Produit laitier généralement pasteurisé, se présentant sous forme ronde, voire ovoïde pour certains modèles, à la croûte blanche et douce (=un claquos, si tu veux un bout de frometon ce soir !)

- Un produit céréalier, généralement confectionné par un boulanger de bonne facture (pas trop salée quand même)

- Poudre blanche qui a la faculté de me mettre véritablement en transe (=1 kg de sucre)

- Graines récoltées par un gringo d'Amérique du Sud et réduites en poudre par un pignouf d'industriel européen (= un bon vieux kawa bien serré !)


Dommage que ma boîte mail ait planté au moment de l'envoi, je m'en suis retrouvée réduite à envoyer un malheureux SMS : café, eau, lait, ce soir, bisous.

Amour à mort

alone-867275-m.jpgAssise à terre, contre le mur, elle tient sa tête entre ses mains et ses genoux sont repliés sur sa poitrine. Elle ne pleure pas. Elle ne pleure plus depuis longtemps de toute façon. Sa tête lui fait mal. Bien plus que ses bras ou son ventre. Elle entend ses pas aller et venir dans la pièce, c'est assourdissant. Elle veut le silence, le calme. Elle veut qu'il lui foute la paix, une bonne fois pour toutes.


Pourtant, au début, ce n'était pas vraiment comme ça. Au début, il était gentil avec elle. Doux et tendre même. Il l'a vite protégée et l'a installée chez lui au bout d'une semaine.Ca tombait plutôt bien, elle n'avait nulle part où aller. Pour la protéger toujours, il lui a dit que ce n'était pas la peine qu'elle travaille, il pouvait tout assumer. Alors, elle restait à la maison, à l'attendre. C'était bien, elle était tranquille. Il faisait les courses, elle n'avait même pas besoin de sortir. Elle pouvait rester à la maison, au chaud. Elle appelait sa maman et le peu d'amies qui lui restait. En revanche, elle n'avait pas le droit de les voir. Oh, elle a bien essayé une fois ! Mais à son retour, il l'a giflé en la traitant de pute et de traînée. C'est vrai qu'elle ne l'avait pas prévenu. C'était sous le coup de l'inquiétude, comment lui en vouloir ? Suite à ça, il a changé un peu. Les insultes devenaient quotidiennes mais après tout, on lui a toujours dit qu'elle était une moins-que-rien, une ratée. Elle ne récoltait que ce qu'elle méritait. Elle a bien essayé de se défendre mais quand il est en colère, sa main part vite et claque fort. Alors, elle le laissait dire. Les rares fois où elle sortait, il l'appelait chaque minute pour savoir où elle était et avec qui. Il scrutait sa tenue, toujours pour sa sécurité, et s'énervait vite si c'était trop décolleté ou trop moulant. Il ne voulait pas qu'il lui arrive quoi que ce soit ou qu'elle fasse de mauvaises rencontres. Et puis, un soir, les simples gifles n'ont plus suffi. Il rentrait de réunion entre collègues et sentait fort l'alcool, plus que d'habitude. Ses affaires allaient mal, il se savait sur la sellette. Il avait besoin de se défouler. Elle était là. Un seul mot a suffi à déchaîner sa colère. Il a regretté après. Il lui a dit à quel point il l'aimait et tenait à elle. Il lui a promis que ça ne recommencerait jamais et qu'il changerait. Elle l'a cru et lui a pardonné.

Mais ça a recommencé, de plus en plus souvent, de plus en plus fort. Mais il était tellement malheureux, s'en voulait tellement s'être laissé emporter, qu'elle ne pouvait que s'attendrir, le comprendre et lui pardonner, encore et toujours. Il l'aimait, il allait changer. Il le lui a promis !

Elle presse un peu plus ses paumes sur son front. Ses doigts commencent à coller et le sang se fige sous son menton. Ses cheveux laissent échapper dans son dos un long filet rougeâtre. Il y est allé très fort aujourd'hui. Elle l'a mérité aussi ! Elle est sortie sans l'avertir, et en jupe en plus ! Elle voulait le provoquer. Elle ne sait plus très bien pourquoi maintenant mais ça n'a plus d'importance. Elle avait juste compris qu'il ne changerait jamais. Elle voulait en être sûre. La réponse est sans équivoque.

Son souffle devient court. L'étau qui comprime sa poitrine se resserre. Le bruit qui l'entoure s'étouffe. Elle a froid.

Avant de sombrer, elle sent une petite main se poser sur son épaule et un murmure lui caresser l'oreille : "Maman...Ne m'abandonne pas."