Dans sa tête ... côté face

  • Par styl-o
  • Le Mer 01 Oct 2014
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Hospital corridor 1057588 mATTENTION : ceci est la suite de "Dans sa tête, côté pile", un peu plus loin dans le blog !!

La première fois qu'elle avait arpenté ce couloir, elle n'avait pas fait attention à la peinture bleue flambant neuve qui en ornait les murs. Elle courait jusqu'à la chambre 412, là où son mari venait d'être admis. Il sortait de longues heures d'opération. Le platane contre lequel il venait de s'exploser ne lui avait laissé aucune chance. Elle lui avait dit que la moto lui faisait peur, qu'elle ne voulait pas qu'il en fasse. Mais têtu et déterminé, il ne l'avait pas écoutée et s'était offert une bombe sur roues. Il roulait vite, trop vite et il n'avait pas vu la plaque de verglas, traîtresse.

Lorsqu'elle entra dans la chambre ce jour-là, elle étouffa difficilement le cri qui surgit de sa poitrine. Son mari gisait sur un lit, branché de toutes parts. Des hématomes déformaient son visage. Un énorme pansement partait du sommet de son crâne et enveloppait une grande partie de sa joue droite. Des tuyaus le reliaient à des machines qu lui permettaient de respirer. L'encéphalogramme ne montrait qu'une activité limitée. Les signaux sonores étaient réguliers et formaient un bruit de fond agaçant.

Amélie se précipita sur son mari et l'inonda de ses larmes. Comme elle avait eu peur ! Mais le voir là, toujours en vie, atténuait un peu ses angoisses.

 

"Il est dans le coma, annonça le neurochirurgien qui venait d'entrer. Nous ne savons pas quand il se réveillera...s'il se réveille un jour.

- Bien sûr qu'il se réveillera !! Il ne peut pas nous laisser, il a une famille qu'il aime et qui l'aime ! Il est fort et ne nous abandonnera jamais !!

- Puissiez-vous avoir raison. Ses fractures sont multiples et ses organes ont bien souffert aussi. Nous avons fait le nécessaire pour tout remettre en état de marche. Maintenant, il a besoin de se retaper. Son cerveau doit suivre le mouvement à présent..."

Amélie ne l'écoutait que d'une oreille distraite. Elle regardait la machine dont le soufflet insufflait l'air indispensable au corps de son époux. Oui, elle le savait, il vivrait et reviendrait vite à la maison.

 

Amélie ne court plus dans les couloirs. Elle connaît par coeur les moindres petites imperfections de la peinture qui commence à s'écailler.

Elle entre dans la chambre 412 et salue son mari, comme tous les jours depuis maintenant 12 ans. Les bips sonores n'ont jamais cessé de briser le silence, seconde après seconde. Elle prend la main qui dépasse des couvertures et la caresse avec le même amour qu'au début.

 

"Bonjour mon chéri, tu vas bien ?"

 

Le médecin qui s'occupait de Cyril lui avait dit qu'elle devait lui parler, chaque jour, dans le but de le stimuler. Elle s'était exécutée, d'abord avec entrain puis par habitude.

 

"J'ai vu Caro aujourd'hui, elle a changé de coupe de cheveux, ça lui va bien. Elle se remet difficilement de son divorce mais c'est une battante, elle va remoner la pente. Jessica t'embrasse et me dit qu'elle devrait passer te voir ce week-end. Maman est fatiguée en ce moment, elle ne sort plus tellement..." Elle continue d'évoquer des faits simples, dans une mélopée continue. Puis elle se tait.

 

"Entends-tu seulement ce que je te raconte ? Où en es-tu dans ce cerveau qui ne marche plus ? J'aurais tellement de choses à te dire mais j'ai peur de te faire du mal...Comment te dire qu'Emilie voit un psy pour dépression ? Elle est malheureuse, tiraillée entre son amour pour toi et le désir de vivre plus librement, loin de l'hôpital. Elle s'en veut de s'imaginer une vie différente. À 14 ans, elle a d'autres envies. C'est pour cela d'ailleurs qu'elle n'est plus revenue te voir pendant quelques semaines, jusqu'à hier. Elle a besoin de souffler. Quant à Juliette, tu serais surpris ! Elle est amoureuse !! Notre sage Juliette a un petit copain, son tout premier. Tu serais maître de tes sens, tu aurais déjà bien fait comprendre au bonhomme que c'est ta fifille et qu'il n'avait pas intérêt à faire le moindre faux pas sous peine de représailles !"

Elle ricana à cette idée.

"Comme j'aurais aimé que tu sois là pour vivre tout ça. Tu as raté tellement de choses ces dernières années. Je sais que le temps n'a plus d'emprise sur toi vu que ta mémoire est foutue et qu'elle ne retient que ce qu'elle veut. Si ça se trouve, tu ne te souviens même plus de moi, ni de tes enfants."

 

On frappe à la porte de la chambre. Son coeur se brise. Elle sait qui c'est et pourquoi.

 

"Je reviens" murmure-t-elle dans un souffle.

 

 

Dans leurs coeurs

 

"Madame Laurin ... commence le neurochirurgien.

- Je sais...ça fait plus de dix ans...

- Oui, c'était le délai que nous nous étions fixés. Nous lui avons même laissé deux ans de plus...mais il faut se rendre à l'évidence : il ne se réveillera jamais. Ses organes ne fonctionnent plus et ne se relanceront jamais. Son cerveau est mort ..."

Elle sanglote. Elle sait tout ça, et même si cette situation devient difficilement supportable, elle a gardé une petite flamme d'espoir au fond d'elle.

"Ok, finit-elle par dire. Allons-y...Non, laissez-moi encore dix minutes avec lui, s'il vous plaît..."

 

Elle rentre à nouveau dans la chambre et reprend doucement la main de son mari. Des larmes lui échappent malgré elle.

 

"Pardon mon amour, gémit-elle, pardon. Nous avons tout essayé pour te ramener parmi nous mais cela n'a pas marché. Je dois te laisser prendre ton envol, te libérer de tous ces tuyaus qui te relient sur cette terre à laquelle tu n'appartiens plus. Egoïstement, j'ai voulu te garder auprès de moi, au prix de souffrances pour toi et pour nous. Pardon de t'avoir infligé ça. Je t'aime tellement. Tu as été l'homme de ma vie et tu le seras à jamais. Les filles n'ont pas eu la force de venir ce soir. Elles t'ont dit adieu hier mais là, elles sont chez maman. Et de toute façon, je voulais être seule avec toi, une dernière fois...". Elle ne peut en dire davantage, étouffant ses pleurs et ses cris dans les draps blancs qui recouvrent son mari.

 

"Quoi ?? De quoi t'excuses-tu ?? C'est à moi de te demander pardon ! Pardon de vous avoir abandonnées, pardon d'avoir échoué en dépit de tous vos efforts pour me ramener vers vous, pardon pour tout le mal que je vous ai causé. Merci d'avoir fait de ma vie un enchantement. De là où je serai, je pourrai veiller sur vous. Fais ce que tu as à faire mon amour, ne recule pas, ne crains rien. Tout va bien se passer. Je vous aime. Je t'aime."

 

La porte grince à nouveau. Des murmures et des sanglots se font entendre. Des pas se rapprochent du lit.

 

Puis c'est le silence dans la chambre 412, pour la première fois en 12 ans.

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