Coup de poker

  • Par styl-o
  • Le Jeu 28 Avr 2016
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PokerChapitre 1 : première manche

 

Lorsqu'il rentra chez lui ce soir-là, Maéva vit tout de suite que son mari avait perdu au poker. C'était rare pourtant mais lorsque cela arrivait, Richard ne pouvait pas le cacher. Il avait le regard noir et il ne fallait surtout pas lui parler au risque de déclencher une tempête. C'était un très mauvais perdant et il n'hésitait pas à tricher dans le but de gagner. Ses amis avec qui il passait quasiment toutes ses soirées s'en doutaient mais préféraient avoir affaire à ses triches plutôt qu'à ses colères. Mais vraisemblablement, ce soir-là, il n'avait pas eu la main heureuse et ses bluffs n'avait pas été convaincants.

 

Maéva avait pris l'habitude d'être seule. Elle occupait ses soirées comme elle pouvait, entre télévision et lecture. Elle raffolait de guides touristiques surtout. Elle demandait souvent à Richard s'il comptait l'emmener visiter d'autres contrées, ce à quoi il répondait dans un rire sinistre qu'il pouvait déjà la conduire au deuxième centre commercial, situé à l'opposé de la ville et où ils ne mettaient jamais les pieds.

Elle haussait les épaules à cette réponse pathétique et replongeait dans les photos bariolées du centre de Barcelone. Elle adorait particulièrement cette mégapole sans pourtant y avoir mis les pieds. Il y avait une sorte de fascination autour de la Sagrada Familia, du parc Guell et de la fondation Miro. Elle se voyait déambuler dans le Bari Gotic et sur la Rambla, prendre le téléphérique qui la ferait planer au-dessus de la cité. Elle travaillait même son espagnol avec le maigre espoir qu'un jour elle puisse s'en servir.

 

«Y a quoi à bouffer ? Demanda séchement Richard en ouvrant le frigo.

- De la quiche, répondit Maéva sans lever les yeux de son guide du Routard.

- Tu fais chier, tu sais bien que j'aime pas ça !

- Première nouvelle !

- Ouais, ben ce soir, j'en avais pas envie.

- La prochaine fois, fais-moi une liste de tes envies, ce sera plus simple.

- Mais bien sûr ! Tu crois sans doute que j'ai que ça à foutre ! Te faire ta liste de courses ?? T'as que ça à faire de tes journées et tu voudrais que je me la farcisse ? Non mais tu rêves ma pauvre fille !

- Que ça à faire de mes journées ? Je te rappelle que je bosse, moi !

- Et moi, je fais quoi ??

- Toi, tu joues ... et tu perds en plus !»

Maéva se mordit les lèvres d'avoir dit ça mais c'était trop tard. Richard lui bondit dessus en hurlant :

 

«Mais tu vas la fermer !! Ouais j'ai perdu parce que ma femme est une connasse, juste bonne à faire des quiches dégueulasses !!»

 

Il la chopa par le col

 

«Maintenant, tu vas fermer ta gueule et tu vas me faire griller un steack, j'ai faim !»

 

La malheureuse se leva en tremblant et s'exécuta. Lui qui appréciait la viande saignante eut droit à un bout de semelle trop cuit jeté négligemment dans une assiette, sans garniture. Puis, sans un mot, sa femme prit son livre et monta dans la chambre d'amis.

 

Il mastiqua difficilement son bout de charbon en se disant que c'était quand même une belle salope.

 

 

Chapitre 2 : deuxième manche

 

À son réveil, Richard vit que sa femme était déjà partie travailler. Elle était assistante de direction dans une grosse société d'export et elle embauchait tôt le matin afin de profiter de ses fins d'après-midi.

Il se leva, avec un goût amer. Il s'en voulait pour la veille. Il avait dépassé les bornes une fois de plus, comme à chaque fois qu'il perdait. Elle n'y était pour rien mais elle était là, juste bonne à supporter ses accès de colère.

 

«Elle l'a bien cherché aussi ! Elle sait que je peux pas blairer ses remarques à la con. Mais bon du coup, elle va m'en vouloir et va faire la gueule. Je fais quoi ? Je lui offre des fleurs ? Non, ça va encore pourrir dans un vase. Des chocolats alors ? ... Non plus, elle a chopé un gros cul ces derniers temps ... Du parfum ? ... Trop cher ! ... Bon, ben, rien ... Je lui ferai un câlin en m'excusant, ça ira bien.»

 

Il engloutit d'une traite son café, s'habilla d'un vieux jean et d'un tee-shirt taché, puis prit la direction de l'entrepôt dans lequel il était cariste. Un petit boulot peu passionnant mais qui payait ses parties. D'ailleurs, ce soir, il en avait une importante, avec toute la clique. Y aura Nanard, Alf et Riton, les plus faciles à berner. Il allait pouvoir essuyer ses pertes de la veille.

 

À la fin de sa journée, il envoya un message à Maéva :

 

«Rentrerai pas, vais chez Nanard direct.»

 

En le recevant, Maéva eut un sourire de soulagement. Elle n'avait aucune envie de le croiser. Elle reposa son téléphone sur le bord de la baignoire, et reprit son verre de sangria. Du bout de son pied, elle joua avec la mousse qui recouvrait l'eau chaude et parfumée de son bain. Elle se mit à rire comme une enfant. Elle se sentait aussi légère que les bulles de savon qu'elle soulevait de son orteil. Puis soudain, elle se redressa et regarda l'heure sur son portable. Elle poussa un petit cri et sortit vivement de sa baignoire. Elle n'avait plus le temps de rêvasser.

 

 

Chapitre 3 : la revanche

 

La soirée de Richard se passa exactement comme il l'avait prédit : il avait soigneusement plumé ses comparses et avait récupéré le double de ce qu'il avait perdu la veille. Il était donc d'excellente humeur lorsqu'il gara sa moto dans l'allée du garage, et il comptait bien en faire profiter Maéva. Cela concluerait à merveille cette formidable journée.

La lumière du salon était allumée, signe qu'elle ne dormait pas encore. Parfait. Tout était parfait.

 

Il poussa la porte et lança un tonitruant :

 

«C'est moi ! Prépare-toi à te régaler !»

 

Seul le silence lui répondit.

 

«Tu fais encore la gueule ? Allez, c'est bon, je m'excuse, tu es contente ?»

 

Rien.

 

Il retira son blouson et s'approcha du canapé. Personne.

 

«T'es où ?? Tu veux jouer, c'est ça ? Tu t'es cachée ?»

 

Aucune réponse. Il commença à s'inquiéter. Il fouilla la pièce à la recherche d'un indice. Enfin, il trouva : une simple feuille de papier trônait sur la table de la cuisine. Il s'en empara et la lut :

 

«Richard, Tu aimes jouer n'est-ce pas ? Alors, jouons. Je prends l'avion de 23h42 à destination de Barcelone. Si tu arrives à temps pour m'empêcher d'embarquer, j'admettrai ma défaite et reviendrai avec toi. Mais si tu échoues tu m'auras définitivement perdue. Alors, vainqueur ou perdant ?»

 

Richard eut un rire mauvais. Barcelone ? Comme elle était prévisible !

 

Mais elle le défiait ! Il sentit poindre en lui une excitation quasi-animale. Et elle comptait gagner !

 

«La pauvre, elle ne sait vraiment pas à qui elle a affaire !»

 

Il regarda sa montre : 23h07. Il s'empara de son blouson, enfourcha sa moto et démarra en trombe. Il devait faire vite, l'aéroport était à une demi-heure de chez eux.

À cette heure-ci, les rues étaient désertes, il pouvait en profiter. Il accéléra et atteignit rapidement les 120km/h sur le boulevard. Il slalomait entre les voitures et évitait de justesse les rares piétons qui ne l'entendaient pas arriver. Les feux rouges devinrent bien vite sa hantise, puis son nouveau défi. Il prit le parti de les griller, sans même décélérer. Il n'avait pas une minute à perdre ! Un flash l'aveugla une fraction de seconde mais il n'en fit pas cas, même s'il comprit à cet instant précis qu'il venait de perdre son permis.

 

Il posa sa moto devant les portes de l'aéroport et se planta devant le tableau d'affichage. L'embarquement pour Barcelone était en cours au terminal A, porte 2.

Richard s'élança dans le couloir tout en jetant un oeil sur sa montre : 23H29. Il lui restait un maigre espoir mais la partie n'était pas perdue.

 

«Monsieur, puis-je vous aider ? Lui demanda un steward en le stoppant par le bras.

- Non, lâchez-moi, je dois retrouver ma femme !»

 

Il se dégagea de l'importun et reprit sa course.

 

«Quelle perte de temps !» Pesta-t-il.

 

L'aéroport était décidément immense. Il arriva en nage au bon terminal. Il fallait trouver la porte maintenant. Il regarda de tous côtés puis la vit, à l'autre bout du terminal. Il s'élança à nouveau et toucha enfin au but. Mais il était trop tard. L'embarquement était terminé, et de toute façon, il ne pouvait aller plus loin.

 

23h42. L'avion était à l'heure et il le vit, au loin, prendre place au bout de la piste de décollage. Il hurla de rage et frappa des poings et des pieds la vitre qui le séparait de la victoire. Soudain, son téléphone bipa. Un message de Maéva :

 

«Perdu»

 

 

Chapitre 4 : la belle

 

Il serra le poing sur son mobile, ses mâchoires se crispèrent. Non, il n'avait pas encore perdu, ce n'était que la première manche.

 

Il se dirigea à nouveau devant le tableau d'affichage et vit qu'un autre vol pour Barcelone était prévu une heure plus tard. Il s'approcha du guichet de la compagnie aérienne.

 

« Vous reste-t-il de la place sur le prochain vol pour Barcelone ?

- Un instant je vous prie, répondit la charmante hôtesse, les yeux rivés sur son écran. Oui, une seule. Vous avez de la chance.

- J'ai toujours de la chance, répondit Richard en ricanant. Je vous la prends.

- 420 euros s'il vous plait.»

 

Richard manqua s'étrangler à l'annonce du tarif mais c'était le prix à payer pour gagner. Il sortit la liasse des billets remportés le soir-même au poker et la tendit à l'hôtesse.

 

«Vous n'avez pas de bagage ?

- Non, je pars récupérer ma femme.»

 

L'hôtesse haussa les sourcils mais ne répondit rien. Elle ne savait dire si c'était là l'acte délibérément romantique d'un homme amoureux ou la décision stupide d'un homme qui n'avait pas compris que sa femme l'avait fui. Après les vérifications d'usage, elle édita le billet et le donna à Richard qui s'en empara dans un rictus effrayant. Elle était bien heureuse qu'il quitte enfin son guichet.

 

Richard jubilait ! Il avait un sentiment de puissance jouissif. Même l'annonce générale indiquant qu'une moto gênait l'entrée et allait être déplacée vers la fourrière si le propriétaire ne se manifestait pas n'entama pas sa bonne humeur. De toute façon, il avait paumé son permis.

 

Il regarda longuement le billet qui lui assurait la victoire.

 

«Tu ne t'attends pas à ça, hein ma cocotte ! Alors, c'est qui le vainqueur ?»

 

Il fut l'un des premiers à embarquer dans l'avion. Il était fébrile et s'agitait comme un gosse. Il rageait intérieurement contre le pilote qui ne semblait pas vouloir se dépêcher à décoller et contre les hôtesses qui prenaient bien leur temps pour installer les passagers. Les consignes de sécurité le firent bouillir mais il sentit qu'enfin, l'avion se déplaçait.

L'appareil prit place au bout de la piste puis, dans une poussée formidable qui cloua Richard à son fauteuil, prit de la vitesse. Richard sentit la terre le quitter et vit le ciel étoilé se rapprocher. Lorsque l'avion se stabilisa, il sortit son téléphone de la poche et se prit en photo. Puis il l'envoya à Maéva :

 

«Perdu ! J'arrive !»

 

Quelques instants après, il reçut une photo à son tour. Maéva y apparaissait en pied dans un décor bien familier : son salon.

 

«Pauvre con ! Maintenant que tu es loin, je vais avoir le temps de prendre mes affaires et de partir loin de toi. Riton prendra bien soin de moi, ne t'en fais pas. Adieu, looser.»

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