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Burn out

Sad silhouette 1080946 m6h30 : Bébé hurle dans sa chambre et me tire d'un sommeil déjà agité. Je me lève d'un bond pour éviter que tout le reste de la famille ne soit réveillée par les vociférations du plus jeune. Non, je ne veux pas que les filles se réveillent tout de suite, laissez-moi encore une heure...Une toute petite heure.

Mes jambes sont lourdes et peinent à me porter. Ma tête est serrée dans un étau de fatigue et j'ai l'impression que mes paupières ne s'ouvrent plus entièrement depuis des semaines. Je soupire en sortant Bébé du lit et, sans un regard, je le dépose dans sa chaise haute. Les gestes s'enchaînent machinalement : biberon (à laver de la veille), lait, céréales. Je secoue le tout et le tends à un Bébé heureux de casser la croûte. Je le regarde sans le voir. Mes yeux se perdent dans le vide. Parfois, un pâle sourire s'affiche, en voyant les mimiques de mon fils.

 

"Mamaaaaaaaaaan !" Des petits pieds courent la cavalcade jusqu'à moi et deux paires de petits bras s'accrochent à mon cou. Je serre mes filles contre moi et je tente de faire taire cette voix dans ma tête : "Non, pas maintenant, pas encore ! Lâchez-moi, laissez-moi respirer !"

A nouveau les mêmes gestes, à nouveau la même langueur.

Les enfants discutent, puis piaillent, puis hurlent. Et je hurle plus fort qu'elles parce que je ne supporte plus le bruit. J'ai l'impression que ma tête va exploser. Mes oreilles sont arrivées à saturation et le moindre éclat de voix les fait vibrer de manière violente. Je veux du calme, du silence. Même le tic-tac de l'horloge est une provocation.

Elles se taisent...30 secondes.

"Maman, je pourrais avoir du jus de pomme ?

- Maman, j'ai sali mon pyjama ! (et de pleurer parce que c'était son short préféré.)

- Maman, j'aime pas !

- Maman, j'en veux plus !

- Maman, je veux faire caca !

- Ouiiiinnnnnn !"

 

Cette litanie durera toute la journée, je n'aurai pas une minute de répit, je le sais. Les tâches s'enchaîneront dans un rythme cadencé et soutenu. Il sera souvent entrecoupé de demandes enfantines, de bêtises à éponger et de chagrins à consoler. Mais en dépit de mes efforts, ma maison est comme ma tête : en bordel permanent.

 

Le plaisr a disparu. Pas entièrement, il y a parfois des bribes qui réapparaissent, au détour d'une réflexion qui m'aura fait un peu rire ou d'un câlin réconfortant. Mais elles sont vite effacées par ce quotidien pesant et annihilant qui ravage tout sur son passage.

Il n'y a plus tellement de tendresse non plus. Elle a laissé place à l'agacement et aux cris. Je ne parle plus, je ne sais plus parler. Je hurle, en permanence. Et quand j'en ai assez de hurler, je me tais. Je ne leur adresse plus la parole, sauf pour leur donner des ordres :

"Range-moi ça.

- Arrête !

- Laisse-moi tranquille.

- Tais-toi.

- Tais-toi !

- TAIS-TOI !!"

 

Et je m'en veux, fatalement. Après les avoir couchés le soir, à la fin d'une journée riche en demandes en tout genre, en cris et en incompréhension, je file sous la douche et je pleure. A chaudes larmes, faut que ça sorte, que j'évacue toute cette rancoeur que je nourris à mon encontre. Je m'en veux d'être comme ça, je me déteste d'être comme ça. Parce que je les aime à en crever, parce qu'ils sont tout ce que j'ai de plus cher au monde, parce que je n'imagine pas un seul instant vivre sans eux. Alors, je me dis que demain, je ferai mieux, je serai une meilleure maman. Mais le lendemain, dès 6h30, je saurai que la journée sera la même et je saurai que le soir, ils se coucheront en se demandant si leur maman les aime encore. Et le simple fait de penser ça me détruit encore plus. Je ne veux pas qu'ils s'imaginent que je vais les abandonner, que c'est de leur faute. J'aimerais leur offrir tellement de choses et j'en suis incapable.

 

Le souci, c'est que je ne peux pas vraiment en parler, au risque d'essuyer des remarques déplacées :

 

" Tu es à la maison, tu ne peux pas être fatiguée !

- Pourquoi en as-tu fait un troisième si tu es si fatiguée ?

- T'en as voulu trois, tu assumes maintenant !

- Pourquoi tu les as faits si rapprochés aussi ? Je t'avais dit que c'était une connerie !"

 

Alors, je le garde pour moi, nourrissant ainsi ce monstre noir qui me bouffe les entrailles. Le tabou sur le burn out maternel reste bien enfoui dans nos girons et il n'en sortira pas, faute de compréhension.

 

 

C'est triste Facebook la nuit

Gato en un teclado cat on a keyboard 1430977 mUne paupière s'ouvre sur un gros mal de tête. Oh non, pas toi ! Casse-toi la migraine, je t'ai assez vue ces derniers jours, fiche-moi la paix.

 

Ca tousse dans la chambre de bébé. J'aime pas vraiment ça, je vais aller voir.

 

Mouais, ça ronfle sec en fait !

 

Sauf que voilà, je suis debout et mon réveil fanfaronne avec ses 3h57. Et je n'ai plus sommeil. Et j'ai super mal à la tronche.

 

Direction la cuisine. Un gramme de paracétamol dans le gosier. Je me ferais bien un café avec mais ça va réveiller la smala et franchement, j'ai pas spécialement envie d'expliquer à ma fille de cinq ans qu'il fait encore tout nuit, qu'il faut qu'elle aille se recoucher en silence sans réveiller sa soeur et que seule sa maman a le droit d'être debout ... et on ne discute pas !

 

Donc, pas de café.

 

J'allume mon PC en priant pour que le son soit éteint et que la base virale VPS ne se mette pas subitement à jour.

 

Direction Facebook. Je nourris le secret espoir que je vais y croiser quelqu'un. Mais bien vite, c'est la désillusion.C'est dingue comme c'est mort facebook la nuit. Y a personne. Je me sens étonnament seule. J'aurais pourtant bien envie de papoter avec un ami insomniaque lui-aussi mais tous mes contacts sont dans les bras de Morphée (petits veinards). Alors je fouille dans le fil d'actualité. Je découvre comment découper une pastèque en 20 secondes, que balancer des chatons dans l'eau, c'est pas bien du tout et comment une boisson miracle peut faire fondre la graisse du ventre en 30 minutes.

J'ai pas de pastèque et pas de chaton. Je vais donc me confectionner l'eau miraculeuse, sait-on jamais ?

 

Bon, j'ai pas de concombre non plus pour mettre dedans. Je vais juste boire un verre d'eau.

 

Ah, ça s'agite ! Une notification vient d'arriver. Formidable ! Un certain monsieur Martin me propose un prêt tout à fait avantageux. À moi ! Je me sens flattée, je vais lui répondre. Et lui offrir un Bescherelle par la même occasion.

 

J'actualise.

 

Il y a 8h, j'apprends qu'une de mes amies a mangé une tomate pourrie et que c'était pas bon.

 

Je réactualise.

 

Un de mes contacts est en couple...puis séparé...puis en couple avec une autre...Puis c'est compliqué. En voilà un qui n'a pas dû s'ennuyer hier soir.

 

Je réactualise.

 

Nooooooooon ??? Machine vient d'accoucher ?? Mais elle n'était pas enceinte !! Je comprends rien...Ah merde, c'est un souvenir FB...Je me disais aussi que son gamin ressemblait vachement à son aîné.

 

Je réactualise.

 

"Défi squats, gainage et semaine sans Nutella. Qui ose ?" Pas moi ! Rien qu'à regarder les images des exercices à faire, j'en ai les jambes qui flageollent et les mains qui transpirent (j'ai la main émotive). Je vais vite calmer mes nerfs avec une bonne cuillère de pâte à tartiner (c'est pas du Nutella, pour relever un peu le défi quand même !).

 

Je réactualise.

 

Tiens, un contact a commenté la photo d'une de ses cop's, intitulée : "Je me sens pas belle". Je regarde de plus près : gros plan sur des cheveux blonds platines lissés à l'extrême, maquillage charbonneux, très tendance chez les pandas, rouge à lèvres rose pouf sur une bouche en duck face, seins remontés jusqu'au menton. Effectivement, y a de quoi se sentir moche. Je vous passe les commentaires élogieux "Arrête, t'es trop canon !" "T'es tro bel ma chéri"... qui me foutent la gerbe. Parce que non, sérieux les filles, la duck face sur un visage tartiné de plâtre, c'est un éloge aux films de Marc Dorcel, pas un hymne à la féminité et au glamour.

 

Je réactualise.

 

Mon pote serial lover a un nouveau statut : "Bientôt papa ?? Putain de capote !" Je réponds : "Avec quelle meuf ?"

 

Je réactualise.

 

Machin est total in love d'une nana et lui écrit un mot pété d'amour : "J'ai tro envi de t'enbracer. Tu est ma wife. Je te kif tro", le tout accompagné de "Femme like you" de K.Maro. Avec ça, elle devrait craquer la meuf ! Une déclaration pareille, ça met tous tes sens en éveil et ça te donne envie de toucher le ciel avec tes nouvelles ailes de l'amour accrochées dans le dos, au son des trompettes des angelots qui t'accompagnent sur le chemin de la félicité.

 

5h21 ... je fatigue moi...

 

Il me reste environ 1h12 de sommeil avant le réveil en fanfare de ma progéniture. Je vais aller rejoindre l'Homme au fond de lit. Vraisemblablement, mon absence ne l'a pas tellement angoissé.

 

Je me demande ce que Facebook me réservera comme surprise au petit jour. Suspense !

 

Nouvelles bottes

Red rubber boots 1068805 mElisa venait d'enfiler ses nouvelles bottes. Elles étaient bien jolies, toutes rouges. Elles faisaient un drôle de bruit quand elle marchait. Sa maman lui avait mis son imperméable. Elle était prête !

La porte du jardin s'ouvrit et Elisa s'élança jusqu'au muret du fond. Elles couraient drôlement vite ces nouvelles bottes ! La petite fille s'arrêta devant un champignon, qui avait dû pousser dans la nuit puisqu'hier, il n'était pas là. Ou alors, il était tombé du sac d'un petit lutin qui avait traversé son jardin pour rejoindre ses amis, de l'autre côté du muret, chez sa copine Clémence. Oui, c'était sûrement ça. Et si elle essayait de le retrouver ?

La fillette se mit à genoux dans la terre détrempée à la recherche de traces de pieds minuscules. Difficile de voir à travers ces épaisses touffes d'herbe. Elle se pencha un peu plus encore et écarta délicatement les brins. Rien ici...Allons voir plus loin. Ah ! Ici, une trace ! Le coeur de la petite fille s'emballa. Toujours à quatre pattes, elle arpenta le jardin à la poursuite de son petit lutin. Elle espérait le dénicher derrière une fleur ou au détour d'un pissenlit. Mais il demeurait insaisissable ce petit filou. Alors, elle s'assit au pied du grand chêne, lassée de ne rien trouver.

Ooh, la belle fleur rouge ! Elle la cueillit immédiatement et froissa ses pétales entre ses doigts. C'était tout doux. Elle renifla son coeur : ça sentait bon.

Tant pis pour le petit lutin, il était l'heure de faire un peu de balançoire. Elle s'approcha du portique et prit place sur le siège incurvé. Un peu d'eau de pluie y stagnait, vite balayée par les petites mains potelées de l'enfant. Ses jambes montèrent bien haut dans le ciel. La balançoire se mit en mouvement et instantanément, Elisa eut cette formidable sensation de voler. Elle rit aux éclats en sentant les fines gouttes de pluie lui caresser le visage. Le vent faisait s'envoler ses boucles blondes.

Soudain, elle l'aperçut. Elle en était sûre : c'était bien un petit chapeau pointu qui courait, là-bas, vers le potager. Il va voler des carottes ! Vite, il faut le rattraper ! Elle arrêta la balançoire et se précipita vers les plants de légumes. Trop tard, il avait filé. La fillette soupira. Il était bien trop rapide pour elle

Son regard fouilla les alentours et ce qu'elle découvrit la mit en joie : une flaque ! Une immense flaque d'eau n'attendait que ses nouvelles petites bottes. Elle sauta à pieds joints dedans en poussant des petits cris de joie.

 

Derrière la fenêtre du salon, Sonia la regardait, un triste sourire sur le visage. D'ordinaire, elle aurait vite grondé sa fille pour l'état dans lequel elle avait mis sa tenue. Elle l'aurait arrêtée avant même qu'elle ne fouille le jardin à la recherche de son petit lutin. Elle ne supportait pas la moindre tache sur les habits, n'aimait pas que sa fille se roule par terre et ne se tienne pas convenablement. Elle avait du mal à saisir cet univers enfantin, n'ayant jamis eu vraiment le droit de l'explorer. Elle devait toujours bien se tenir, ne pas rire trop fort, ne pas parler pour ne rien dire. Alors, il lui paraissait naturel d'élever sa propre fille de la même façon.

Mais aujourd'hui, elle la laissait faire, prenant pour elle une part de son bonheur enfantin. Elle le dégustait comme une liqueur : doux, sucré et enivrant. Elle remuait machinalement un café qui était froid depuis longtemps. Son téléphone était posée sur la table à côté d'elle. Elle venait de raccrocher. C'était son père. Sa mère ne passerait plus aucun Noël avec eux.

 

Elle posa sa tasse et courut dans son placard prendre une paire de bottes. Elles n'avaient encore jamais servi car Sonia craignait de ne pas s'y sentir bien. On les lui avait offertes il y avait bien longtemps mais elle trouvait qu'elles ne lui convenaient pas du tout. Il était temps qu'elles sortent un peu.

 

Sonia les enfila et rejoignit Elisa dans la flaque. Elle sauta vivement dedans, arrosant au passage sa fillette hilare et étonnée de voir sa mère s'amuser ainsi.

 

"Elles sont belles tes bottes maman.

- Oui, je les aime bien aussi. Je me sens à l'aise dedans finalement."

 

Elle embrassa sa fille avec tendresse et, regardant par dessus son épaule, elle s'écria :

"Là-bas, regarde ! Un chapeau pointu !"

 

Et elle s'élança vers le jardin, suivie par des boucles blondes au rire cristallin.

De l'utilité des enfants

80198254 oBonjour à toi, future parturiente. Je te sens fébrile, le test encore chaud dans la main et tu caresses avec amour ton ventre encore plat qui abrite ce qui a de plus merveilleux au monde.

 

Mais toi qui vas donner la vie et t'apprêtes à couvrir d'amour et de câlins ce petit bout, sais-tu que très vite, il te sera très utile ? Et ce, sans qu'il ne fasse jamais rien de ses dix doigts. Non non, pas d'esclavage enfantile en vue, juste une chouette opportunité pour te sortir de bien des situations délicates ou pour faire des choses que tu ne ferais jamais si tes enfants ne te servaient pas d'excuse.

 

Comme je suis super sympa et totalement décomplexée, je te dis ici comment tu vas pouvoir te servir ton petit bout de chou.

 

1 : C'est dimanche, le troisième du mois. Et comme tous les troisièmes dimanches de chaque mois, Tonton Roger t'attend pour ses fameuses tripes à la confiture, son plat fétiche. Rien que le nom te remonte le petit-déjeuner dans la gorge et tu as l'impression de sentir jusque chez toi les relents des tripes qui mijotent depuis la veille. Et puis, entendre pour la centième fois les récits cochons de Tonton Roger qui adorait se rouler dans le foin des granges, t'as pas envie. Surtout que les dits-récits sont régulièrement ponctués de rires gras.

Jusque-là, tu n'avais pas trop le choix et surtout, pas tellement d'excuses pour te débiner.

Mais aujourd'hui, tu vas dégainer l'arme ultime : la gastro. Quand c'est toi ou Chérichou, Tonton Roger, il s'en fout et te fait quand même venir. Mais si tu brandis l'argument fort du Bébé qui fait caca en spray toutes les cinq minutes et du vomito-shampoing qui parsème tes cheveux, Tonton Roger, il capitule.

Et ton dimanche est sauvé.

 

2 : Mémé Odette adore voyager et te ramener des souvenirs, tous plus hideux les uns que les autres (la coquille de moule géante décorée de perles en plastique, ou le vase en faïence imitation décor chinois, made in Taïwan, par exemple). Et franchement, tu ne peux pas poser ça dans ton salon design, au stylé épuré et au canapé blanc (on en reparlera dans quelques mois du canapé blanc d'ailleurs ...).

Alors, quand Mémé Odette passe te voir pour te rapporter une mer ... un cadeau, et qu'elle constate que l'abat-jour en coquillages n'est plus là, tu prendras ton air le plus triste et désignera le coupable, avec des trémolos dans la voix. Un coup de pied malencontreux, un ballon qui vole et bim ! En mille morceaux la lampe de tes rêves.

C'est donc avec beaucoup d'émotion que tu ouvres le paquet que te tend Mémé Odette et que tu y découvres une poupée tellement laide que même Chucky est sexy à côté. Tu remercies vivement ton aïeule, tout en te demandant s'il reste de la place dans la malle spécialement dédiée à ses présents.

(PS : tu peux adapter l'incident selon l'âge de Bébé et évoquer sa maladresse incroyable lorsqu'il est à bord de son trotteur.)

 

3 : Bébé peut également te servir dès la conception. Tu es enceinte, tu as donc théoriquement le droit de tout faire. Tu peux, par exemple, être plus gourmande que d'habitude ("Alleeeeez, un quatrième éclair au chocolat et c'est tout ! De toute façon, j'ai le droit, je suis enceinte ! Et puis, c'est pour TON Bébé !"). Tu peux aussi te montrer capricieuse, pénible, fatiguée (paresseuse ? Oui, soyons honnêtes !), accro aux émissions qui traitent de la maternité et imposer ce choix à Chérichou tous les soirs (parce que ce genre de programmes, il y en a TOUS les soirs ! Si si, tu verras, tu deviendras une experte de la traque aux émissions roses-layettes.) Bref, tu peux devenir une harpie mal fagotée et aux cheveux gras si t'as envie, tu es toute pardonnée d'avance.

 

4 : Maman t'appelle, pour la sixième fois de la journée, parce qu'elle rentre de son après-midi tarot et qu'elle doit absolument te raconter à quel point c'était funky, surtout quand Marcel a recraché son dentier dans un éternuement tonitruant.

Avouons-le tout net : tu t'en fiches royalement. Toi, tu penses à ce petit plateau-télé que tu vas te faire dans moins de deux heures, quand Bébé sera au lit et que tu pourras t'affaler dans ton canapé moelleux.

Sauf que le débit maternel est incessant et tu soupires, en essayant de rester discrète.

Tu vas avoir besoin de Bébé, et vite !

"Oooh maman, faut que je te laisse ! Bébé est en train de vider le PQ dans la cuvette des toilettes !! Ohlala, la cataaaa !! Il y a mon portable au fond !! Aaaaaah !!" puis, raccrocher brutalement, pour rajouter un peu de dramaturgie.

Voilà, c'est fait. Tu peux commencer à te préparer tes petites grignottes du soir avec un bon verre de Pina Colada, que tu vas savourer devant une émission de nouveaux-nés (nostalgie de la naissance quand tu nous tiens !).

 

5 : Les virées shopping. Tu assures à un Chérichou dubitatif : "Ben oui, il grandit bien trop vite notre Bébé. Il a besoin de nouveaux bodies, de pantalons, de pulls et de chaussures. Eh oui, crois-moi, je galère tous les jours à lui trouver des vêtements à sa taille. Je te laisse Bébé par contre, c'est pas agréable pour lui les magasins. Ton code, c'est bien le 2536 ?"

Au passage, tu embarques ta meilleure copine, célibataire endurcie, qui connait par coeur les nouvelles tendances mode et les boutiques du moment ... pour femmes bien sûr !

Te voilà lâchée en pleine ville, avec la carte gold de ton Chérichou dans la poche, pour trois heures de liberté totale. Tu fais flamber le compte pour une paire de bottines d'une rare beauté, pour une jupe qui ira très bien avec ces petites merveilles et évidemment, il faut compléter la tenue avec un top en mousseline de soie extrêmement raffiné.

Te voilà refaite à neuf mais tu ne peux pas rentrer chez toi sans habits pour Bébé.

Tu déniches un petit body marqué "J'aime Papa" et tu files le montrer à Chérichou qui commence à se faire un peu de souci de cette longue absence.

Tu sors de la voiture avec ton petit sac marqué "PourMonBaby", toute fière. Tu le présentes au papa qui, dans un premier temps, te demande un peu sèchement pourquoi tu as mis autant de temps, surtout pour ne rapporter qu'un petit truc. Puis, il va ouvrir le paquet et découvrir le petit body et va fondre. Ouf, l'orage est passé.

Par contre, attends demain pour lui parler de tes achats. C'est plus prudent.

Ou mieux : ne dis rien.

 

6 : Allez, avoue, t'as franchement abusé de l'excellentissime cassoulet de tata Yvette hier mais la tuyauterie déguste aujourd'hui. Tes intestins produisent la cinquième symphonie de Peethoven et tu te tortilles sur ta chaise, face à Beau-Papa et Belle-Maman qui sont venus à l'improviste vous faire un petit coucou.

C'est là que tu vas devoir te servir de ton mouflet. Ni une ni deux, tu le saisis, prétextant un énorme câlin et, en traître, soulage ton ventre endolori. Tout réside dans ta propension à flatuler en toute discrétion. Le moindre bruit et tu es grillée direct ! Les silencieux sont généralement éprouvants pour les narines et très vite, celles de Belle-Maman vont se plisser, montrant que l'effluve a envahi son nez délicat.

"Ohoooh, t'écriras-tu en saisissant Bébé sous les aisselles. Mais c'est qu'on a rempli sa couche petit filou !" et hop, tu files à la salle de bains pour changer une couche à peine humidifiée d'un innocent petit pipi. Vu l'odeur, Belle-Maman ne te suivra pas et tu pourras en plus te lâcher pendant le change de Bébé. C'est tout bénéf' !

 

7 : Tu vas vite régresser. Les jambons-purées en poudre seront ton plat favori du mercredi midi et tu te verras faire un petit puits dedans pour y mettre du ketchup. Ensuite, tu iras jouer avec tes enfants (si tu as des filles, tu as des Barbie et tu t'amuseras, comme avant, à les habiller en princesses, les coiffer et les emmener au bal. Ou alors, tu feras des châteaux en Légo ... Tu trouveras toujours un truc pour renouer avec tes joies d'antan). Puis, il y aura le goûter et la pâte à tartiner, véritable hymne au gras et au sucre, garnira généreusement des petits pains au lait moelleux que tu tremperas dans un verre de lait. Et parce qu'il sera tard et que les enfants seront fatigués, tu les colleras devant un bon vieux Disney ... et tu t'installeras à côté d'eux, en murmurant les dialogues du film que tu connais par coeur.

Cette régression va te faire un bien fou et sans enfants, tu ne peux pas te le permettre (si tu vois une trentenaire célib' faire des nattes à une Barbie, tu te dis qu'elle a un grave souci) alors que là, c'est pour le bien de tes enfants et pour partager des moments avec eux (enfin, ça, c'est ce qu'on dit toutes alors qu'au fond de nous, on jubile dès qu'on peut chanter "Un jouuuuur, mon prince viendraaaaa" à tue-tête.)

Et pour couronner tout ça, des fraises Tagada et des Kinder remplissent ton placard, toujours sous prétexte que c'est pour les loulous mais qui c'est qui les boulotte, le soir, devant Baby Boom ? Hein ?

 

Bon allez, je dois te laisser, Bébé a pourri sa couche ...

 

Si, c'est vrai !

Décomplexée

Prince 1282775 m"Espèce de mère indigne !" me suis-je déjà entendu dire, avec ou sans sourire. Tout ça parce que pendant la sieste de Bébé, je mets mes écouteurs sur les oreilles et que si je l'entends pleurer, je monte le son (suffit de pas grand chose pour choquer les gens, c'est dingue !). Mais en fait, je ne suis pas du tout une mère indigne, je suis une mère décomplexée.

C'est quoi la différence ? Indigne implique une part de responsabilité que je ne ressens absolument pas.

Un exemple : votre copine, mère parfaite s'il en est (c'est à dire enfant toujours propre sans morve collée sous le nez, elle toujours bien sapée et brushée avec un maquillage subtil et qui sent bon le gâteau fait maison), se vante que Junior, 18 mois, lui a dit la veille :"Ô maman, tu es tellement merveilleuse.". En plus de l'admiration que cette tirade doit susciter chez nous, nous devrions aussi nous sortir un brin complexées. Ben oui, la seule chose que Bébé, 2 ans et demi, arrive à dire, c'est "Tato" (=gâteau ou saucisson, au choix) ou "caca" (pas besoin de traduire, tout le monde comprend, surtout quand il le dit avec un large sourire et une odeur de poubelle faisandée). Logiquement, dans l'esprit pervers de cette perfection maternelle, je devrais me jeter sur un Bescherelle et le lire en entier à Bébé. Eh bien non ! Je vais me contenter de féliciter comme il se doit le petit génie à la raie au milieu ("C'est formidable, bravo gamin ! Si tu veux, tu peux finir mes mots flêchés !") devant sa mère extatique. Puis, je vais prendre mon Bébé par la main, direction la salle de bains, car il vient de prononcer l'un de ses mots favoris.

Autre exemple : c'est l'heure du dîner et je sors mon arme favorite, à savoir un sachet de nouilles. Bébé sautille de joie et file chercher le fromage râpé dans le frigo. Sauf que, de fromage râpé, il n'est plus. Drame, pleurs, hurlements et roulades par terre ponctuent la scène. Pas le choix, je dois appeler WonderMaman :

"Salut Cécile. Dis, t'aurais pas un peu de fromage râpé à me dépanner ?

- Si, pas de soucis.

- Je ne t'en prive pas au moins ?

- Non, ne t'en fais pas, on n'en mange pas avec le boeuf stroganoff !"

Elle croit m'impressionner avec son boeuf strogatruc ? Pourquoi se casser la tête avec des trucs compliqués alors qu'on réjouit un petit bout avec une poignée de nouilles et du fromage râpé ? Hein ? Franchement, je vous le demande ! Et quand, le lendemain, à la crèche, j'ai appris que Junior avait été malade toute la nuit, je n'ai pas pu m'empêcher d'avoir un petit rictus. Oh, il était moche ce rictus ! J'en ai profité pour glisser à Cécile qu'une simple assiette de pâtes lui aurait sauvé un dîner et une paire de draps. Oh, je sais bien qu'il faut éduquer les enfants au goût et tout le tintouin, mais en fin de journée, la seule éducation que je prône, c'est l'éloge de la tranquillité.

Bien sûr, Junior est propre alors que Bébé aime ses couches d'un amour déraisonné. Bien sûr, Junior a toujours des habits frais, bien repassés et sans taches tandis que Bébé peut aller à la crèche avec un petit trou dans le pantalon. Mais Bébé a le droit d'aller jouer dans la boue si ça l'amuse, de se rouler par terre à la recherche de petits lutins de pelouse, de patauger dans une petite flaque d'eau, de faire une soupe avec du sable, de l'herbe et tout ce qui lui tombe sous la main. Et tant pis s'il revient avec des habits ruinés. Son sourire et ses joues rosies par le plaisir qu'il a eu à jouer effacent instantanément tous ces petits désagréments.

"Ooh, tu le laisses jouer avec ça ??" s'indigne WonderMaman en voyant Bébé se maquiller à la craie.

Ben oui, parce que son apparence et ses aptitudes à agir comme un grand, je m'en fous ! Il grandit à son rythme et à sa façon et tant pis si ça dérange. Parce que oui, parfois ça dérange :

"Oh, il n'est pas encore propre ? Tu le fais suivre ?" (oui, par le GIGN !)

"Il ne parle pas beaucoup quand même ... " (Ça me change des pipelettes qui ne peuvent pas s'empêcher de parler pour ne rien dire !)

"C'est normal qu'il mange avec ses doigts ?" (Oui, surtout la soupe, il adore ça !) ... et j'en passe !

Il est heureux, c'est tout ce qui compte. Non ?

Dans le futur ... ou pas !

Phone call 1411285 m"Ça y est, j'en ai trouvé un ! J'ai galéré, le vieux ne voulait pas me le lâcher !"

Ilana était surexcitée et brandissait sa trouvaille sous les yeux médusés de sa soeur Louane.

"Naaaan, sérieux !! T'es trop forte !" hurla Louane en le lui arrachant des mains. "La vache, ça pèse son poids !"

Elle examina un peu plus ce curieux objet.

"Ça n'a pas l'air très solide par contre...et ça pue !

- Tu trouves ? Moi, j'aime bien l'odeur" répondit Ilana en aspirant à grandes bouffées.

Louane le tapota, le tourna dans tous les sens puis l'ouvrit :

"Morteeeel !! Regarde ça ... et puis ça !"

Ilana se pencha sur l'épaule de sa soeur et s'extasia avec elle. C'est vrai qu'il était beau celui-là, et il avait conservé de belles couleurs, même à l'intérieur. Les petites traces jaunes d'humidité lui donnaient un côté vintage plutôt agréable.

"Oooh, faut que je prévienne Analy !"

Louane se saisit vivement de son smartphone et envoya un message à son amie :

"Cé bon, ont en à 1"

Un bip retentit quelques secondes après :

"Tro swag ! Envoi 1 tof"

La photo fut prise et envoyée instantanément :

"Tro bo" fut la réponse laconique. Puis quelques secondes plus tard, un nouveau bip retentit :

"Cé koi o fét ?"

Louane pouffa et répondit aussitôt :

"1 livre"

C'est psychologique ma p'tite dame

10685419 767977376615138 1920917453404261846 n"C'est psychologique ma p'tite dame !"

La première fois qu'elle a entendu cette phrase, c'était il y a un an, tout juste. Elle venait consulter son médecin pour des vertiges et des fourmillements dans les mains. Rien de bien grave mais ça devenait pénible au quotidien. Son médecin, après une classique prise de tension, avait décrété que son moral lui jouait des tours et qu'elle devait se reposer.
Quand elle est revenue un mois plus tard pour des faiblesses chroniques de sa main et des maux de tête, la réponse fut exactement la même :

"Avec six enfants, c'est normal d'être fatiguée !"

Ni ses maux de tête de plus en plus violents, ni ses crampes perpétuelles dans les jambes ne purent faire changer le discours de ce médecin sûr de lui.

Elle commençait à se résigner, se remettant en cause. Après tout, si son docteur le lui dit, c'est que c'est sûrement ça. Pourquoi remettre sa parole en cause ? Elle était dépressive, point barre.

Une de ses amies, toutefois, lui conseilla d'aller voir son propre médecin, en qui elle avait toute confiance. Sceptique mais décidée à trouver une véritable raison à tous ses maux, elle se résolut à lui rendre visite. De véritables examens ont alors été menés et en avril, le verdict tombe : méningiome. Cette tumeur bénigne du cerveau lui bouffait presque la moitié de la tête.

Les rendez-vous s'enchaînèrent : neurochirurgien, anesthésiste...Et le 19 mai, la tumeur de la taille d'une poire fut retirée lors d'une opération délicate qui dura 8 heures au lieu des 4 prévues.

Le réveil est douloureux, la cortisone sera son alliée durant de longues semaines. Les maux de tête sont toujours là et ne la quitteront jamais mais les fourmillements et mouvements involontaires de ses membres ont cessé. C'est déjà ça !

Et puis, en juillet, une nouveauté survint : les vomissements. Rien de bien alarmant, sûrement une surdose de cortisone, un ras-le-bol de tout son corps. Ca va vite passer !

Sauf que ça ne passe pas...

Bien au contraire.

De petits vomissements isolés, ils deviennent quotidiens puis systématiques, après chaque prise de nourriture. Plus rien ne reste dans ce corps qui s'amaigrit de jour en jour.

Les rendez-vous médicaux recommencent. Le médecin qui a su trouver le méningiome mais qui n'a reçu qu'un très succint compte-rendu opératoire, l'envoie passer un scanner cérébral. Avant l'examen, la neurologue disait, douce et attentive :

"Cela vient forcément de votre opération. Ca ne doit pas encore être bien en place...On va aller voir ça et sûrement trouver de quoi il retourne."

Après l'examen, elle disait, sèche et expéditive :

"Il n'y a rien, c'est psychologique !

- Mais vous avez eu le compte-rendu opératoire ?

- Euuuh...vous savez...c'est toujours difficile à avoir ...et ... Bon, je dois vous laisser, au revoir;"

Et le téléphone raccrocha sur de nombreuses interrogations.

La revoilà avec ses doutes, ses craintes et aucune réponse. "C'est psychologique"...Retour à la case départ.

30 kilos plus tard, il est temps de s'inquiéter de nouveau.

Son médecin est désarmé, démuni. Il lui fait faire une prise de sang un peu poussée : un taux de cortisol à peine plus élevée que la moyenne ne justifie pas cette anorexie, ni le fait qu'en dépit de tout ça, elle garde une forme olympienne. Parce qu'il est là le mystère : elle ne mange rien du tout depuis presque 5 mois, dort peu ou prou et malgré tout, elle a une énergie folle. Elle devrait être amorphe, épuisée par ce si long jeûne involontaire, mais il n'en est rien ! Et ça, ce n'est vraiment pas normal.

Nous sommes en janvier 2015. Elle est méconnaissable : ses joues creuses trahissent le manque de nourriture que son corps rejette toujours, les os saillent sous une peau blafarde et les cernes dessinent des ronds noirs autour de ses yeux fatigués. Mais malgré ces signes physiques d'un épuisement total, son énergie est surréaliste. Même sa tension à 8 ne lui fait pas trembler les genoux. Que se passe-t-il dans ce corps malade ? Et pourquoi personne ne prend soin d'elle ?

En le revoyant, son médecin l'envoie à l'hôpital auprès d'une endocrinologue "qui la croit". Et ça lui fait du bien d'être enfin crue et entendue. Elle doit passer de nombreux examens qui permettraient de voir précisément ce qui se passe.

Elle entre confiante un mercredi après-midi.

Elle en ressortira dépitée deux jours plus tard : elle n'aura eu qu'une banale prise de sang. Le scanner prévu a été annulé au dernier moment. Les plateaux repas repartaient intacts, sous les remarques gentilles des infirmières : "Il faut essayer de manger, même un peu."

Elle ne cherchait même plus à leur répondre.

Alors, elle a quitté l'hôpital, le bras abîmé par un cathéter qui n'aura servi à rien.

Le coeur blessé par ce manque évident de considération.

L'âme meurtrie par ce sentiment horrible qu'on la renvoie chez elle pour mieux y dépérir, loin des regards, parce qu'elle est un mystère médical.

La tête résonnant encore de ces derniers mots que l'endocrinologue lui a dit avant qu'elle ne parte :

"C'est psychologique ma p'tite dame !"

Cette jeune femme, c'est une de mes amies, une femme incroyablement forte et volontaire mais qui aujourd'hui, n'en peut plus, est fatiguée de se battre et d'essayer de convaincre ces têtes pensantes qu'elle n'est pas dépressive, ni anorexique mentale. Que ce dont elle souffre est incontrôlable et probablement une séquelle grave de son opération. Mais les médecins se cachent, se renvoient la balle, se protègent les uns les autres. Elle veut s'en sortir pour elle, pour ses enfants et pour son amoureux, qu'elle épousera en août prochain. Mais elle a peur que ce jour ne vienne jamais, parce que des médecins ont décrété que son mal était psychologique. Mais elle veut savoir, elle veut guérir, et elle veut avancer.

Mais surtout, elle veut vivre !

Dans sa tête ... côté face

Hospital corridor 1057588 mATTENTION : ceci est la suite de "Dans sa tête, côté pile", un peu plus loin dans le blog !!

La première fois qu'elle avait arpenté ce couloir, elle n'avait pas fait attention à la peinture bleue flambant neuve qui en ornait les murs. Elle courait jusqu'à la chambre 412, là où son mari venait d'être admis. Il sortait de longues heures d'opération. Le platane contre lequel il venait de s'exploser ne lui avait laissé aucune chance. Elle lui avait dit que la moto lui faisait peur, qu'elle ne voulait pas qu'il en fasse. Mais têtu et déterminé, il ne l'avait pas écoutée et s'était offert une bombe sur roues. Il roulait vite, trop vite et il n'avait pas vu la plaque de verglas, traîtresse.

Lorsqu'elle entra dans la chambre ce jour-là, elle étouffa difficilement le cri qui surgit de sa poitrine. Son mari gisait sur un lit, branché de toutes parts. Des hématomes déformaient son visage. Un énorme pansement partait du sommet de son crâne et enveloppait une grande partie de sa joue droite. Des tuyaus le reliaient à des machines qu lui permettaient de respirer. L'encéphalogramme ne montrait qu'une activité limitée. Les signaux sonores étaient réguliers et formaient un bruit de fond agaçant.

Amélie se précipita sur son mari et l'inonda de ses larmes. Comme elle avait eu peur ! Mais le voir là, toujours en vie, atténuait un peu ses angoisses.

 

"Il est dans le coma, annonça le neurochirurgien qui venait d'entrer. Nous ne savons pas quand il se réveillera...s'il se réveille un jour.

- Bien sûr qu'il se réveillera !! Il ne peut pas nous laisser, il a une famille qu'il aime et qui l'aime ! Il est fort et ne nous abandonnera jamais !!

- Puissiez-vous avoir raison. Ses fractures sont multiples et ses organes ont bien souffert aussi. Nous avons fait le nécessaire pour tout remettre en état de marche. Maintenant, il a besoin de se retaper. Son cerveau doit suivre le mouvement à présent..."

Amélie ne l'écoutait que d'une oreille distraite. Elle regardait la machine dont le soufflet insufflait l'air indispensable au corps de son époux. Oui, elle le savait, il vivrait et reviendrait vite à la maison.

 

Amélie ne court plus dans les couloirs. Elle connaît par coeur les moindres petites imperfections de la peinture qui commence à s'écailler.

Elle entre dans la chambre 412 et salue son mari, comme tous les jours depuis maintenant 12 ans. Les bips sonores n'ont jamais cessé de briser le silence, seconde après seconde. Elle prend la main qui dépasse des couvertures et la caresse avec le même amour qu'au début.

 

"Bonjour mon chéri, tu vas bien ?"

 

Le médecin qui s'occupait de Cyril lui avait dit qu'elle devait lui parler, chaque jour, dans le but de le stimuler. Elle s'était exécutée, d'abord avec entrain puis par habitude.

 

"J'ai vu Caro aujourd'hui, elle a changé de coupe de cheveux, ça lui va bien. Elle se remet difficilement de son divorce mais c'est une battante, elle va remoner la pente. Jessica t'embrasse et me dit qu'elle devrait passer te voir ce week-end. Maman est fatiguée en ce moment, elle ne sort plus tellement..." Elle continue d'évoquer des faits simples, dans une mélopée continue. Puis elle se tait.

 

"Entends-tu seulement ce que je te raconte ? Où en es-tu dans ce cerveau qui ne marche plus ? J'aurais tellement de choses à te dire mais j'ai peur de te faire du mal...Comment te dire qu'Emilie voit un psy pour dépression ? Elle est malheureuse, tiraillée entre son amour pour toi et le désir de vivre plus librement, loin de l'hôpital. Elle s'en veut de s'imaginer une vie différente. À 14 ans, elle a d'autres envies. C'est pour cela d'ailleurs qu'elle n'est plus revenue te voir pendant quelques semaines, jusqu'à hier. Elle a besoin de souffler. Quant à Juliette, tu serais surpris ! Elle est amoureuse !! Notre sage Juliette a un petit copain, son tout premier. Tu serais maître de tes sens, tu aurais déjà bien fait comprendre au bonhomme que c'est ta fifille et qu'il n'avait pas intérêt à faire le moindre faux pas sous peine de représailles !"

Elle ricana à cette idée.

"Comme j'aurais aimé que tu sois là pour vivre tout ça. Tu as raté tellement de choses ces dernières années. Je sais que le temps n'a plus d'emprise sur toi vu que ta mémoire est foutue et qu'elle ne retient que ce qu'elle veut. Si ça se trouve, tu ne te souviens même plus de moi, ni de tes enfants."

 

On frappe à la porte de la chambre. Son coeur se brise. Elle sait qui c'est et pourquoi.

 

"Je reviens" murmure-t-elle dans un souffle.

 

 

Dans leurs coeurs

 

"Madame Laurin ... commence le neurochirurgien.

- Je sais...ça fait plus de dix ans...

- Oui, c'était le délai que nous nous étions fixés. Nous lui avons même laissé deux ans de plus...mais il faut se rendre à l'évidence : il ne se réveillera jamais. Ses organes ne fonctionnent plus et ne se relanceront jamais. Son cerveau est mort ..."

Elle sanglote. Elle sait tout ça, et même si cette situation devient difficilement supportable, elle a gardé une petite flamme d'espoir au fond d'elle.

"Ok, finit-elle par dire. Allons-y...Non, laissez-moi encore dix minutes avec lui, s'il vous plaît..."

 

Elle rentre à nouveau dans la chambre et reprend doucement la main de son mari. Des larmes lui échappent malgré elle.

 

"Pardon mon amour, gémit-elle, pardon. Nous avons tout essayé pour te ramener parmi nous mais cela n'a pas marché. Je dois te laisser prendre ton envol, te libérer de tous ces tuyaus qui te relient sur cette terre à laquelle tu n'appartiens plus. Egoïstement, j'ai voulu te garder auprès de moi, au prix de souffrances pour toi et pour nous. Pardon de t'avoir infligé ça. Je t'aime tellement. Tu as été l'homme de ma vie et tu le seras à jamais. Les filles n'ont pas eu la force de venir ce soir. Elles t'ont dit adieu hier mais là, elles sont chez maman. Et de toute façon, je voulais être seule avec toi, une dernière fois...". Elle ne peut en dire davantage, étouffant ses pleurs et ses cris dans les draps blancs qui recouvrent son mari.

 

"Quoi ?? De quoi t'excuses-tu ?? C'est à moi de te demander pardon ! Pardon de vous avoir abandonnées, pardon d'avoir échoué en dépit de tous vos efforts pour me ramener vers vous, pardon pour tout le mal que je vous ai causé. Merci d'avoir fait de ma vie un enchantement. De là où je serai, je pourrai veiller sur vous. Fais ce que tu as à faire mon amour, ne recule pas, ne crains rien. Tout va bien se passer. Je vous aime. Je t'aime."

 

La porte grince à nouveau. Des murmures et des sanglots se font entendre. Des pas se rapprochent du lit.

 

Puis c'est le silence dans la chambre 412, pour la première fois en 12 ans.