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Coup de poker

PokerChapitre 1 : première manche

 

Lorsqu'il rentra chez lui ce soir-là, Maéva vit tout de suite que son mari avait perdu au poker. C'était rare pourtant mais lorsque cela arrivait, Richard ne pouvait pas le cacher. Il avait le regard noir et il ne fallait surtout pas lui parler au risque de déclencher une tempête. C'était un très mauvais perdant et il n'hésitait pas à tricher dans le but de gagner. Ses amis avec qui il passait quasiment toutes ses soirées s'en doutaient mais préféraient avoir affaire à ses triches plutôt qu'à ses colères. Mais vraisemblablement, ce soir-là, il n'avait pas eu la main heureuse et ses bluffs n'avait pas été convaincants.

 

Maéva avait pris l'habitude d'être seule. Elle occupait ses soirées comme elle pouvait, entre télévision et lecture. Elle raffolait de guides touristiques surtout. Elle demandait souvent à Richard s'il comptait l'emmener visiter d'autres contrées, ce à quoi il répondait dans un rire sinistre qu'il pouvait déjà la conduire au deuxième centre commercial, situé à l'opposé de la ville et où ils ne mettaient jamais les pieds.

Elle haussait les épaules à cette réponse pathétique et replongeait dans les photos bariolées du centre de Barcelone. Elle adorait particulièrement cette mégapole sans pourtant y avoir mis les pieds. Il y avait une sorte de fascination autour de la Sagrada Familia, du parc Guell et de la fondation Miro. Elle se voyait déambuler dans le Bari Gotic et sur la Rambla, prendre le téléphérique qui la ferait planer au-dessus de la cité. Elle travaillait même son espagnol avec le maigre espoir qu'un jour elle puisse s'en servir.

 

«Y a quoi à bouffer ? Demanda séchement Richard en ouvrant le frigo.

- De la quiche, répondit Maéva sans lever les yeux de son guide du Routard.

- Tu fais chier, tu sais bien que j'aime pas ça !

- Première nouvelle !

- Ouais, ben ce soir, j'en avais pas envie.

- La prochaine fois, fais-moi une liste de tes envies, ce sera plus simple.

- Mais bien sûr ! Tu crois sans doute que j'ai que ça à foutre ! Te faire ta liste de courses ?? T'as que ça à faire de tes journées et tu voudrais que je me la farcisse ? Non mais tu rêves ma pauvre fille !

- Que ça à faire de mes journées ? Je te rappelle que je bosse, moi !

- Et moi, je fais quoi ??

- Toi, tu joues ... et tu perds en plus !»

Maéva se mordit les lèvres d'avoir dit ça mais c'était trop tard. Richard lui bondit dessus en hurlant :

 

«Mais tu vas la fermer !! Ouais j'ai perdu parce que ma femme est une connasse, juste bonne à faire des quiches dégueulasses !!»

 

Il la chopa par le col

 

«Maintenant, tu vas fermer ta gueule et tu vas me faire griller un steack, j'ai faim !»

 

La malheureuse se leva en tremblant et s'exécuta. Lui qui appréciait la viande saignante eut droit à un bout de semelle trop cuit jeté négligemment dans une assiette, sans garniture. Puis, sans un mot, sa femme prit son livre et monta dans la chambre d'amis.

 

Il mastiqua difficilement son bout de charbon en se disant que c'était quand même une belle salope.

 

 

Chapitre 2 : deuxième manche

 

À son réveil, Richard vit que sa femme était déjà partie travailler. Elle était assistante de direction dans une grosse société d'export et elle embauchait tôt le matin afin de profiter de ses fins d'après-midi.

Il se leva, avec un goût amer. Il s'en voulait pour la veille. Il avait dépassé les bornes une fois de plus, comme à chaque fois qu'il perdait. Elle n'y était pour rien mais elle était là, juste bonne à supporter ses accès de colère.

 

«Elle l'a bien cherché aussi ! Elle sait que je peux pas blairer ses remarques à la con. Mais bon du coup, elle va m'en vouloir et va faire la gueule. Je fais quoi ? Je lui offre des fleurs ? Non, ça va encore pourrir dans un vase. Des chocolats alors ? ... Non plus, elle a chopé un gros cul ces derniers temps ... Du parfum ? ... Trop cher ! ... Bon, ben, rien ... Je lui ferai un câlin en m'excusant, ça ira bien.»

 

Il engloutit d'une traite son café, s'habilla d'un vieux jean et d'un tee-shirt taché, puis prit la direction de l'entrepôt dans lequel il était cariste. Un petit boulot peu passionnant mais qui payait ses parties. D'ailleurs, ce soir, il en avait une importante, avec toute la clique. Y aura Nanard, Alf et Riton, les plus faciles à berner. Il allait pouvoir essuyer ses pertes de la veille.

 

À la fin de sa journée, il envoya un message à Maéva :

 

«Rentrerai pas, vais chez Nanard direct.»

 

En le recevant, Maéva eut un sourire de soulagement. Elle n'avait aucune envie de le croiser. Elle reposa son téléphone sur le bord de la baignoire, et reprit son verre de sangria. Du bout de son pied, elle joua avec la mousse qui recouvrait l'eau chaude et parfumée de son bain. Elle se mit à rire comme une enfant. Elle se sentait aussi légère que les bulles de savon qu'elle soulevait de son orteil. Puis soudain, elle se redressa et regarda l'heure sur son portable. Elle poussa un petit cri et sortit vivement de sa baignoire. Elle n'avait plus le temps de rêvasser.

 

 

Chapitre 3 : la revanche

 

La soirée de Richard se passa exactement comme il l'avait prédit : il avait soigneusement plumé ses comparses et avait récupéré le double de ce qu'il avait perdu la veille. Il était donc d'excellente humeur lorsqu'il gara sa moto dans l'allée du garage, et il comptait bien en faire profiter Maéva. Cela concluerait à merveille cette formidable journée.

La lumière du salon était allumée, signe qu'elle ne dormait pas encore. Parfait. Tout était parfait.

 

Il poussa la porte et lança un tonitruant :

 

«C'est moi ! Prépare-toi à te régaler !»

 

Seul le silence lui répondit.

 

«Tu fais encore la gueule ? Allez, c'est bon, je m'excuse, tu es contente ?»

 

Rien.

 

Il retira son blouson et s'approcha du canapé. Personne.

 

«T'es où ?? Tu veux jouer, c'est ça ? Tu t'es cachée ?»

 

Aucune réponse. Il commença à s'inquiéter. Il fouilla la pièce à la recherche d'un indice. Enfin, il trouva : une simple feuille de papier trônait sur la table de la cuisine. Il s'en empara et la lut :

 

«Richard, Tu aimes jouer n'est-ce pas ? Alors, jouons. Je prends l'avion de 23h42 à destination de Barcelone. Si tu arrives à temps pour m'empêcher d'embarquer, j'admettrai ma défaite et reviendrai avec toi. Mais si tu échoues tu m'auras définitivement perdue. Alors, vainqueur ou perdant ?»

 

Richard eut un rire mauvais. Barcelone ? Comme elle était prévisible !

 

Mais elle le défiait ! Il sentit poindre en lui une excitation quasi-animale. Et elle comptait gagner !

 

«La pauvre, elle ne sait vraiment pas à qui elle a affaire !»

 

Il regarda sa montre : 23h07. Il s'empara de son blouson, enfourcha sa moto et démarra en trombe. Il devait faire vite, l'aéroport était à une demi-heure de chez eux.

À cette heure-ci, les rues étaient désertes, il pouvait en profiter. Il accéléra et atteignit rapidement les 120km/h sur le boulevard. Il slalomait entre les voitures et évitait de justesse les rares piétons qui ne l'entendaient pas arriver. Les feux rouges devinrent bien vite sa hantise, puis son nouveau défi. Il prit le parti de les griller, sans même décélérer. Il n'avait pas une minute à perdre ! Un flash l'aveugla une fraction de seconde mais il n'en fit pas cas, même s'il comprit à cet instant précis qu'il venait de perdre son permis.

 

Il posa sa moto devant les portes de l'aéroport et se planta devant le tableau d'affichage. L'embarquement pour Barcelone était en cours au terminal A, porte 2.

Richard s'élança dans le couloir tout en jetant un oeil sur sa montre : 23H29. Il lui restait un maigre espoir mais la partie n'était pas perdue.

 

«Monsieur, puis-je vous aider ? Lui demanda un steward en le stoppant par le bras.

- Non, lâchez-moi, je dois retrouver ma femme !»

 

Il se dégagea de l'importun et reprit sa course.

 

«Quelle perte de temps !» Pesta-t-il.

 

L'aéroport était décidément immense. Il arriva en nage au bon terminal. Il fallait trouver la porte maintenant. Il regarda de tous côtés puis la vit, à l'autre bout du terminal. Il s'élança à nouveau et toucha enfin au but. Mais il était trop tard. L'embarquement était terminé, et de toute façon, il ne pouvait aller plus loin.

 

23h42. L'avion était à l'heure et il le vit, au loin, prendre place au bout de la piste de décollage. Il hurla de rage et frappa des poings et des pieds la vitre qui le séparait de la victoire. Soudain, son téléphone bipa. Un message de Maéva :

 

«Perdu»

 

 

Chapitre 4 : la belle

 

Il serra le poing sur son mobile, ses mâchoires se crispèrent. Non, il n'avait pas encore perdu, ce n'était que la première manche.

 

Il se dirigea à nouveau devant le tableau d'affichage et vit qu'un autre vol pour Barcelone était prévu une heure plus tard. Il s'approcha du guichet de la compagnie aérienne.

 

« Vous reste-t-il de la place sur le prochain vol pour Barcelone ?

- Un instant je vous prie, répondit la charmante hôtesse, les yeux rivés sur son écran. Oui, une seule. Vous avez de la chance.

- J'ai toujours de la chance, répondit Richard en ricanant. Je vous la prends.

- 420 euros s'il vous plait.»

 

Richard manqua s'étrangler à l'annonce du tarif mais c'était le prix à payer pour gagner. Il sortit la liasse des billets remportés le soir-même au poker et la tendit à l'hôtesse.

 

«Vous n'avez pas de bagage ?

- Non, je pars récupérer ma femme.»

 

L'hôtesse haussa les sourcils mais ne répondit rien. Elle ne savait dire si c'était là l'acte délibérément romantique d'un homme amoureux ou la décision stupide d'un homme qui n'avait pas compris que sa femme l'avait fui. Après les vérifications d'usage, elle édita le billet et le donna à Richard qui s'en empara dans un rictus effrayant. Elle était bien heureuse qu'il quitte enfin son guichet.

 

Richard jubilait ! Il avait un sentiment de puissance jouissif. Même l'annonce générale indiquant qu'une moto gênait l'entrée et allait être déplacée vers la fourrière si le propriétaire ne se manifestait pas n'entama pas sa bonne humeur. De toute façon, il avait paumé son permis.

 

Il regarda longuement le billet qui lui assurait la victoire.

 

«Tu ne t'attends pas à ça, hein ma cocotte ! Alors, c'est qui le vainqueur ?»

 

Il fut l'un des premiers à embarquer dans l'avion. Il était fébrile et s'agitait comme un gosse. Il rageait intérieurement contre le pilote qui ne semblait pas vouloir se dépêcher à décoller et contre les hôtesses qui prenaient bien leur temps pour installer les passagers. Les consignes de sécurité le firent bouillir mais il sentit qu'enfin, l'avion se déplaçait.

L'appareil prit place au bout de la piste puis, dans une poussée formidable qui cloua Richard à son fauteuil, prit de la vitesse. Richard sentit la terre le quitter et vit le ciel étoilé se rapprocher. Lorsque l'avion se stabilisa, il sortit son téléphone de la poche et se prit en photo. Puis il l'envoya à Maéva :

 

«Perdu ! J'arrive !»

 

Quelques instants après, il reçut une photo à son tour. Maéva y apparaissait en pied dans un décor bien familier : son salon.

 

«Pauvre con ! Maintenant que tu es loin, je vais avoir le temps de prendre mes affaires et de partir loin de toi. Riton prendra bien soin de moi, ne t'en fais pas. Adieu, looser.»

Salariés

Tenue comptabilite externalisee abac91 expertise comptable montgeron"Salut Paul, tu vas bien ?"


 

Le sourire de Natacha, à l'accueil, était son premier rayon de soleil de la journée.


 

"Mes hommages belle enfant", lui répondait-il invariablement, comme un jeu. Elle pouffait systématiquement, en cachant un rouge aux joues bien juvénile.


 

Il s'élançait dans l'escalier, à l'assaut du premier étage, là où se trouvait son bureau d'aide-comptable. Ce n'était pas un boulot bien palpitant mais au moins, il y était au chaud et le café n'était pas mauvais.


 

"Bonjour Henri, en forme ce matin ?, demanda-t-il à son bedonnant collègue.

- Salut Paul. Ouais, ça va...Toujours ma jambe qui me fait mal mais bon, on fait aller. Tu veux un café ? J'y allais.

- Volontiers", répondit le jeune homme en posant sa veste sur le siège du fauteuil.


 

Henri sortit du bureau commun et Paul alluma son ordinateur. Il avait cinq minutes d'avance, le temps idéal pour consulter ses mails.


 

Pub, pub... Et tiens, un mail d'Hélène, son ex-femme. Paul hésita avant de cliquer dessus. Elle allait encore certainement se plaindre et lui réclamer de l'argent. "Pour les enfants" il paraît.

Emma et Benjamin. Deux adorables bouts de chou qu'ils avaient eus lorsqu'ils s'aimaient encore. Deux têtes blondes qu'il chérissait plus que tout et qui étaient ses derniers bonheurs. Cela faisait un bon moment qu'il ne les avait pas vus et ils commençaient à sérieusement lui manquer. Il demandait des photos à leur mère mais celle-ci semblait oublier de lui en transmettre dans ses réponses. La dernière photo qu'il avait d'eux était ancienne. Ils avaient dû tellement changer entre temps !


 

Henri entra et posa une tasse de café fumant devant le nez de Paul.


 

"J'y ai mis un sucre, comme d'hab !

- Merci Henri, répondit le jeune homme en touillant machinalement sa boisson chaude.

- Quelque chose ne va pas ?

- Si...enfin, non...Un mail d'Hélène.

- Ah ! Elle te réclame de la thune encore ?

- J'en sais rien, j'ai pas osé ouvrir.

- Ça sert à rien de faire l'autruche. Tu finiras bien par le savoir de toute façon donc autant t'en débarrasser maintenant.

- Oui, tu as raison. Bon allez...Go !"


 

Le curseur glissa sur l'enveloppe fermée et un double clic fit apparaître à l'écran les doléances de la nouvelle divorcée.


 

"Alors ?, demanda Henri.

- Rien de neuf sous le soleil, soupira Paul. Elle me demande 75 euros pour les baskets d'Emma. 75 euros quoi !! Elle est complètement dingue !! Y en a à 20 euros à Décath' et elles sont très bien !

- La vache, c'est abusé ! Tu vas faire quoi ?

- Comme d'hab, payer et fermer ma gueule !

- Faut pas te laisser faire !

- C'est ma fille, je ne veux pas qu'elle ait l'impression que je l'abandonne une fois de plus.

- Eh, je te rappelle que c'est Hélène qui t'a foutu dehors !

- Ouais, je sais mais quand même.

- Tu as trouvé un appart au fait ?

- Oui oui, c'est bon. J'ai laissé mes parents tranquille. Ils n'en pouvaient plus de leur Tanguy de fils !

- Bon, c'est déjà une bonne chose.

- Et toi, ta femme, ça va ?

- Chiante, pour pas changer.

- Fous-la dehors si elle te gonfle !

- Sûrement pas ! Elle fait les meilleures tartes au citron du monde !", répondit Henri en riant.


 

Paul sourit. Il avait une chance incroyable ce brave Henri, et il ne le savait sûrement pas. Et il ne s'agissait pas que des tartes au citron.


 

"Allez, boulot ! J'ai un travail de dingue ce matin."


 

Le jeune aide-comptable mit un terme à la conversation en se plongeant dans des colonnes noircies de chiffres barbares. Il ne vit pas passer la matinée et fut surpris lorsqu'Henri le héla en s'étirant :


 

"Tu viens manger avec nous ? On va au resto japonais avec Francis et Joël.

- Non, merci. J'ai encore beaucoup de boulot. J'irai me chercher un sandwich en face tout à l'heure.

- T'es sûr ? Ça fait longtemps que t'es pas venu avec nous ?

- Oui, je sais mais je t'assure que là, c'est tendu. Une autre fois ?

- Ok. Bon ap' alors et à tout à l'heure."


 

Henri sortit en sautillant. C'était le moment de la journée qu'il préférait.

Paul enfila son pardessus, léger pour la saison, et sortit à son tour. En passant devant la banque d'accueil, il fit un salut théâtral à la pétillante hôtesse et sortit dans la fraîcheur de l'automne.


 

Il ne resta pas longtemps à l'extérieur et rentra bien vite se réchauffer dans son bureau.


 

Henri revint au bout de deux heures, le sourire satisfait d'un homme repu. Il jeta un coup d’œil à Paul qui s'était replongé dans ses calculs et prit place sur son propre fauteuil, en vue d'une petite sieste éclair. Ses ronflements résonnèrent rapidement, ponctués par le cliquetis rapide et régulier de touches du clavier de Paul.

Il émergea quelques minutes plus tard.


 

"Tu reveux un café ?, demanda-t-il, la bouche pâteuse.

- Avec plaisir."


 

À nouveau, le fumet du petit noir envahit rapidement la pièce exiguë.


 

"Tu as bien mangé ce midi ?

- Oh que oui ! Un délicieux sandwich thon mayonnaise. Une merveille gustative, un ravissement pour les papilles !

- Arrête de te foutre de moi, ils sont dégueu les sandwichs en face !

- Quand on a faim, tout fait ventre", répondit Paul dans un sourire.


 

Il s'empara de son mug et avala avec délice le nectar aux saveurs d'arabica. Il était sucré comme il le fallait, ni trop, ni trop peu. Paul ferma les yeux pour mieux le savourer. Il préférait celui-là à celui du matin, sans trop savoir pourquoi. Peut-être parce que c'était le dernier de la journée.


 

À 17 heures pétantes, Henri s'empara de sa veste qu'il jeta sur ses épaules.


 

"À lundi ! Passe un bon week-end.

- Merci, toi aussi."


 

Paul ralluma sa boîte mail mais il n'y avait pas de nouveaux messages. Pas de bonnes nouvelles. C'est dommage, il en aurait eu bien besoin.

Natacha avait déjà quitté les lieux et la femme de ménage préparait son chariot. Il la salua en passant et sortit sous la gifle glacée du mois de novembre. Le jour déclinait déjà et la nuit s'annonçait frigorifique.

Il s'approcha d'un distributeur et y glissa sa carte bancaire. On ne sait jamais après tout, la vie réserve parfois de belles surprises.

Mais de belles surprises, il n'y en a pas eues. Son compte affichait un découvert qui s'apparentait à un gouffre sans fond. Il ne pouvait plus retirer d'argent et sa paie ne serait versée que dix jours plus tard. Il devra encore demander un paiement anticipé. Et une fois qu'il l'aura reçu, la banque se ruera dessus pour prélever les agios, son ex-femme lui pompera les pensions exorbitantes fixées par le juge et il faudra payer les baskets d'Emma.


 

Il racla le fond de sa poche et y trouva deux pièces de deux euros. Il put ainsi acheter un maigre sandwich. Le premier et le dernier de la journée. C'est vrai qu'ils ne sont pas bons, mais ils ont l'avantage de ne pas être chers.


 

Il s'approcha de sa voiture et mit le moteur en route, histoire de se réchauffer un peu. Il roula quelques kilomètres en direction d'une zone industrielle. La même place que d'habitude l'attendait, comme chaque soir depuis trois mois maintenant.

Il coupa le moteur. Il devait garder un minimum d'essence, il ne s'octroyait qu'un plein par mois. Le froid ne perdit pas de temps et prit bien vite possession de la vieille Clio. Paul s'empara vivement d'une couette posée en boule sur la banquette arrière et s'enroula dedans. Puis, il baissa son siège et brancha l'autoradio.


 

C'était l'heure des informations. Il écouta parler des guerres, des meurtres, de la peur croissante dans le cœur de ses compatriotes. Il attendait un peu chaque soir que l'on parle de lui et de tous ceux qui sont dans son cas : salariés et SDF.


 

Mais comme tous les soirs, on n'en parlera pas.


 

Il se savait chanceux par rapport à d'autres car il avait sa vieille voiture, maigre rebut généreusement laissé par Hélène qui, elle, devait passer une bonne soirée sur le canapé design acheté à crédit l'année dernière.


 

Il s'endormit et rêva aussitôt. Un songe qui, chaque nuit, venait l'habiter. Il recevait ses enfants dans un modeste appartement. Une casserole d'eau bouillait dans laquelle il plongeait une poignée de pâtes. Les enfants l'attendaient pour une partie de Monopoly. L'atmosphère y est sereine et joyeuse. Il s'y sent bien dans cet onirisme.


 

Il sait qu'un jour, il le réalisera ce rêve.

Faut que j'bosse !!

P1120963Faut que j'bosse !!

 

6h30, le réveil sonne. Enfin, comprenez, Louis a faim et nous le fait savoir en jouant de la corde vocale. Un oeil s'ouvre difficilement sur une journée qui s'annonce bien remplie. J'extirpe de sa turbulette un petit garçon coiffé au jus de nez. Et lorsqu'il me tousse au visage avec une projection de postillons de taille conséquente, je comprends immédiatement que ma journée sera placée sous le signe de la poésie.

Malgré tout, je garde la positive attitude : j'ai beaucoup de choses à faire aujourd'hui et sérieux, faut que j'bosse. CV à terminer pour un ami, CV à trier pour le boulot, papiers à remplir, cacheter, envoyer ...

Direction la cuisine avec les mouflets au meilleur de leur énergie. Je prépare le biberon du plus jeune (nota : penser à bien visser la tétine avant de secouer), mélange le cacao dans le lait sous les cris déchirants de ma cadette qui voulait le faire elle-même et tends ma tasse de café à mon ainée médusée.

«Allez les chouchous, on fait vite, faut que j'bosse !»

Une fois le petit déjeuner avalé (et le jus d'orange de Clémence épongé sur le sol), direction les chambres pour un habillage aussi laborieux que bruyant : hurlements de Valentine à la vue du pantalon rose à fleurs que je lui ai choisi (comprends pas d'ailleurs, il est choupi ce rescapé des années 80), envie subite de mon ainée de faire la crêpe sur son tapis plutôt que de s'habiller et crise aigue de câlins de mon fiston, ponctuée de mouchage sur pyjama (le mien, cela va sans dire).

Finalement, les enfants sont habillés (les fleurs se marient élégamment avec les rayures du pull de Valentine) et les filles sont coiffées (pour être plus précise, les cheveux sont attachés de façon expérimentale dans le seul but de libérer leurs yeux).

Direction l'école ! Je vous ferai grâce des sauts dans les flaques et de la gamelle de Clém en voulant passer par dessus une gouttière. Je ne perds pas mon objectif de vue et jette rapidement les écolières dans leur classe respective. Je fonce, poussette en main, en direction de la maison. Je m'arrête tout de même pour saluer ma charmante petite voisine à qui il arrive toujours des tas de trucs palpitants qu'elle doit absolument me raconter. Un quart d'heure plus tard, gelée d'être restée plantée sur le trottoir à l'écouter me parler du temps qui se dégrade, je rejoins mes pénates.

La première chose que je constate en ouvrant la porte c'est que je n'avais pas débarassé la table du petit déjeuner. Et comme c'est là que je dois bosser, eh bien, je n'ai pas d'autres choix que de m'y mettre.

Il est déjà 9h30 lorsque Louis, jusqu'ici occupé à épiler le ficus, me signale discrétement que sa couche est pleine. Je monte à l'étage, mon paquet odorant sous le bras et entreprends un bras de fer avec un asticot peu enclin à se laisser faire. Une fois le déballage de l'enfant effectué, j'ai le loisir de constater que sa couche n'était pas aussi premium que l'emballage le laissait supposer et que le body avait fait les frais d'un repas aux lentilles trop copieux la veille. La douche s'impose, je ne peux laisser mon fils faisander de la sorte. La douche se tranforme vite en petit bain. Les petites mains s'agitent dans tous les sens, éclaboussant largement les murs et tous les obsctacles se trouvant à proximité (je suis donc un obstacle).

Sortir un bébé de son bain demande toujours beaucoup de diplomatie («Tu vas prendre froid» «C'est bon, tu es tout propre maintenant !» «Si tu restes encore plus longtemps, ta peau va finir par fondre») dont l'enfant se fout royalement la plupart du temps. C'est donc dans les cris et les coups de pieds lancés à l'aveugle que j'extirpe mon poupon hors de l'eau et l'habille tant bien que mal.

Echevelée et transpirante, je rejoins mon salon et son bordel.

Les filles avaient décidé de «jouer un peu» avant de prendre le chemin de l'école : puzzle, crayons (que Louis a trouvés avant moi et dont il se sert déjà sur le canapé), balles et autres pièces de construction jonchent le sol (ma voute plantaire vient également de dénicher un Légo).

Je me penche avec la souplesse d'une table pour ramasser les jouets, assez peu aidée par mon fils qui ressort tout ce que je mets dans les bacs pour les relancer à l'autre bout de la pièce.

«Arrête bon sang !! Faut que j'bosse !!»

 

10h20, je rends les armes et laisse le salon entre les mains délicates de Louis qui, extatique de posséder un tel pouvoir, s'empresse d'exercer sa souveraineté sur la terre de mes plantes. J'empoigne mon ordinateur et file à la cuisine.

A l'allumage, mon cher appareil me fait comprendre qu'il doit ab-so-lu-ment se mettre à jour. Je soupire et allume ma bouilloire. Un thé, voilà qui est parfait !

 

La sonnerie infecte de mon téléphone retentit, faisant instantanément danser Louis. Ma mère :

 

«Je peux passer à quelle heure ?

- Pour ?

- Ben pour récupérer ma voiture !

- Eh oui ! (bordel, la voiture ! J'avais zappé). Viens donc manger !

- J'arrive !»

 

Il me reste donc...15 minutes. Mon PC est toujours en train de mouliner et mon frigo crie famine. Attention, improvisation : 3 filets de cabillaud au congel, 4 pommes de terre qui germent dans un carton. Parfait ! Un délicieux parmentier de poisson se prépare.

J'installe Louis dans sa chaise haute et fais en sorte qu'il ne chope pas d'épluchures de pommes de terre, dont il raffole particulièrement.

Ma mère arrive, il est 11h15, les filles sortent dans moins d'une demi-heure.

Je bosserai cet après-midi.

 

Et j'ai pas bu mon thé.

 

 

A suivre...

Tasse de thé, chapitre 1 : Yolande

Layering millefeuilleYolande poussa de la main le tas de prospectus qui traînaient sur sa table de cuisine et posa à la place un vase rempli de fleurs coupées provenant de son jardin. Il fallait que la maison soit un peu jolie, Michel allait rentrer après une semaine de service sur les routes. Elle mit en forme les branches de lilas qui embaumaient toute la pièce.

Elle passa un bref coup d'éponge sur la gazinière. Ce midi, elle cuisinerait. Oh, rien de bien sorcier mais un plat plus élaboré que ses tranches de jambon aux chips qu'elle engloutissait durant les absences de son mari. Un poulet rôti avec une jardinière de légumes, ça devrait faire l'affaire. Elle ira chercher deux mille-feuilles à la boulangerie et débouchera une bouteille de rouge. Un Bourgogne sûrement, le vin préféré de Michel.

Elle monta à la salle de bains et regarda dans le miroir. Ce qu'elle y vit ne lui fit pas plaisir. Elle n'arrivait pas à dompter sa tignasse désormais grisonnante et sa peau montrait de sérieux signes d'affaissement. Elle empoigna son pot de crème de jour dite miraculeuse et s'en tartina copieusement le visage.

"Même si ça n'efface pas les sillons, au moins, je sentirai bon."

Elle brossa énergiquement ses cheveux, ce qui ajouta du volume superflu. Elle s'empara alors d'un élastique et y emprisonna sa crinière en un chignon non maîtrisé.

"Au moins, ils se tiendront tranquilles !"

Knacki choisit ce moment pour réclamer sa pâtée en grognant. Yolande l'avait senti arriver. En dépit de bains hebdomadaires, le teckel ne se départait jamais de l'odeur de poule faisandée qui le caractérisait.

Elle vida le contenu d'une boite dans la gamelle marquée de son nom. Le chien se précipita dessus et avala bruyamment son déjeuner. Yolande en eut une grimace d’écœurement.

 

Elle enfila un gilet mauve tricoté par ses soins et sortit par la petite allée en cailloux qui la menait sur la route. Elle ferma le portail en bois en se disant, comme à chaque fois qu'elle le passait, qu'il aurait bien besoin d'un coup de peinture. En se dirigeant vers la boulangerie, elle répéta des gestes désormais quotidiens : saluer la Jeanne, toujours à bêcher dans son jardin, respirer l'odeur des camélias du René et compter les déjections canines négligemment laissées sur le trottoir par des maîtres irresponsables.

 

"Neuf seulement... Y a du progrès !"

 

Elle entra vivement dans le petit commerce, faisant tinter au passage une clochette située au-dessus de la porte.

 

"Eh, bonjour Yolande ! La salua Georgette tout en rangeant les baguettes tout juste sorties du fournil.

- Salut la Grande. Tu vas bien ?

- Ma foi, on fait aller. Le vieux m'a encore piqué un crise parce que j'avais rangé les pains au chocolat à côté des pains aux raisins ... Donc tout roule !"

 

Yolande rit de bon cœur. C'était pas un commode le Lulu, mais il avait un cœur d'or sous ses airs d'ours mal léché.

 

"Il te faut quoi aujourd'hui ?

- Deux mille-feuilles comme d'habitude. Tiens, ceux-là, ajouta-t-elle en désignant deux pâtisseries particulièrement garnies. Ils débordent de générosité !

- Ah aaaah, Michel rentre on dirait ?

- Eh oui ! Vivement qu'il soit en retraite, ça commence à me peser ses absences ... Et puis, depuis que je ne travaille plus moi-même, les journées sont longues.

- C'est pour quand sa retraite ? demanda la boulangère en empaquetant les gâteaux dans une boite en carton.

- Ces prochains mois je crois...Ça ne devrait plus tarder mais il reste vague là-dessus. Il ne doit pas trop savoir encore.

- Et vous allez faire quoi ? Le tour du monde ?

- Le tour du jardin déjà, pour lui montrer mes nouvelles plantations !"

 

Et les deux femmes de rire.

 

"Allez, je file, j'ai encore des tas de trucs à faire.

- Tu ne voulais pas du pain ?

- Ah oui, la baguette ! Pfff, quelle tête de linotte !"

 

Yolande s'empara de sa boîte de pâtisseries par la ficelle et cala son pain sous le bras, à la Française.

 

"À plus Georgette ! Tu feras un bisou au Lulu !

- Et toi au Michel !"

 

Yolande prit le chemin du retour. Les camélias sentaient toujours aussi bon, la Jeanne n'avait pas quitté son petit lopin et il y avait une crotte de plus.

 

Lorsqu'elle entra, elle enfila immédiatement son tablier estampillé "Ici, c'est mémé le chef" (un cadeau des petits-enfants) et s'activa en cuisine. Elle éplucha amoureusement les légumes fraîchement cueillis de son jardin. Elle aimait sentir la terre, l'odeur des pommes de terre et des carottes issues de son savoir-faire et des heures passées à bichonner son potager. Oui, elle était fière des ses récoltes.

Elle enfourna le poulet, non sans l'avoir généreusement badigeonné d'huile et de beurre et mit ses légumes à mijoter. Elle passa son visage au-dessus de la cocotte et un sourire de ravissement se dessina sur ses joues ridées. La pièce fut bientôt envahie par les effluves de la cuisine simple et savoureuse de la sexagénaire.

 

Elle essuya d'un coup d'éponge la toile cirée qui protégeait sa vieille table en formica et dressa le couvert. Deux assiettes identiques (les seules de son service), deux verres à pieds et des fourchettes et couteaux débarrassés de leurs résidus. Une corbeille à pain et le bouquet de lilas. Elle recula pour admirer son œuvre, ajouta des serviettes et fut satisfaite du résultat. Elle déboucha un Côtes de Beaune.

 

"C'est meilleur quand c'est chambré ces choses-là !"

 

Le téléphone choisit cet instant pour sonner. C'était Caroline, leur fille. Rien de spécial, juste envie de se plaindre de son mari et de ses trois enfants. La routine.

 

Enfin, elle entendit le portail de l'allée grincer sur ses gonds. Elle jeta un rapide coup d’œil dans l'allée et son cœur fit un petit bond en voyant arriver Michel, la démarche fatiguée par cette longue semaine de conduite. Elle courut ouvrir la porte d'entrée et enlaça son homme avec tendresse.

 

"Mmmh, ça sent bon dis moi !

- Oui, je t'ai préparé un petit truc, trois fois rien. Viens manger, tu dois être affamé !

- Je ne te cache pas qu'une semaine de restos routiers, ça lasse un peu.

- Installe-toi. Tu veux un verre ?

- Volontiers. Oooh, Côtes de Beaune ! Siffla-t-il entre ses dents en s'emparant de la bouteille. Eh bé, tu me gâtes !"

Yolande gloussa comme une collégienne.

 

"Donne-moi ton assiette."

 

Elle lui servit une large portion de légumes et la moitié du poulet qu'il attaqua aussitôt.

 

"C'est délicieux, la félicita-t-il entre deux énormes bouchées.

- Merci. Ce sont les légumes du jardin, ajouta-t-elle.

- Du jardin ? Ils ont donné finalement ?

- Eh oui ! On ira voir ça tout à l'heure.

- Pas tout de suite? Je suis crevé !

- Après la sieste ?

- Mais oui, si tu y tiens !"

 

Le déjeuner se poursuivit dans le silence.

 

"Ça s'est bien passé ta semaine ?"

 

Michel se tendit.

 

"Oui, ça va...La routine quoi !

- Tu as des nouvelles de Vincent ?

- Oui oui, il va mieux. Il a juste eu le coup du lapin. Il a eu de la chance quand on voit la tête de son camion.

- Ouf, tant mieux ! Et la femme de Roger ?

- Elle sort de l'hôpital finalement. Ils attendent les résultats de ses analyses. Des nouvelles des enfants ?

- Caroline ne supporte plus Frédéric, ni les gosses, Justine a un nouveau chéri, Élise veut se mettre à la danse classique et Romain projettent de partir en Argentine avec Sophie et les jumeaux.

- On les revoit quand ?

- Normalement, Caro et Romain viennent le week-end du 22. Ils doivent me reconfirmer.

- Tu pourras leur offrir leurs pulls.

- Faudrait déjà que je les termine. Je galère avec les personnages qu'ils m'ont demandés. C'est dur à faire et je crains que ça ne ressemble à rien.

- Me tarde de voir ça, répondit Michel en riant. Y a du dessert ?

- Oui oui oui ! Chantonna sa femme en lui apportant la boîte en carton qu'elle posa devant lui avec cérémonie.

- Ooooh, des mille-feuilles, s'écria-t-il comme un enfant en découvrant les pâtisseries. Merci ma chérie."

 

Il engloutit sa part avec gourmandise et se lécha les doigts :

 

"Mmmh, ch'est trop bon, ch'est trop bon", répéta-t-il la bouche pleine.

 

Puis il se leva, embrassa son épouse et s'étala sur le canapé défoncé. Knacki en profita pour se jeter dessus et s'étaler de tout son long. Machinalement, Michel lui passa la main dans son pelage.

 

"Dis donc, tu t'empâtes l'animal", dit-il en lui pinçant le gras des flancs.

 

Pour toute réponse, Knacki jappa, ce qui fit rire son maître.

 

Michel mit la télévision en route et s'arrêta sur un bêtisier, ce qui avait le don de le détendre. Yolande le rejoignit quelques instants plus tard, avec deux tasses de café. Elle les posa sur la petite table et s'assit à côté de son époux allongé. Il posa ses pieds sur ses genoux et elle entreprit aussitôt de les masser. Il soupira de plaisir.

 

On n'était pas si mal ici finalement !

 

Larmes muettes

95a508 0eb394b2c425c8a832d005abf07649c1Cela fait trois fois que je recommence ce texte. Trois fois que les mots ne viennent pas, ou viennent trop. Trois fois que mes mains tremblent en tapant ces quelques lignes, trois fois que mes yeux deviennent torrents parce-que la blessure est toujours à vif.

 

J'aurais voulu vous parler de la joie que j'avais ressentie à la vue du test positif.

 

J'aurais voulu vous parler de mon ventre qui s'arrondissait, des cabrioles que mon bébé faisait déjà, preuve de la vie qui poussait en moi.

 

J'aurais voulu vous parler de l'excitation qui nous gagnait juste avant la première échographie qui allait nous montrer notre petit bébé et, peut-être, nous dire s'il allait s'appeler Juliette ou Louis.

 

Ca, j'aurais pu.

 

J'aurais voulu vous parler de ce monde qui s'effondre quand le gynéco a secoué la tête, en nous disant que ce bébé n'était pas en forme.

 

J'aurais voulu vous parler de ces oedèmes qui déformaient le corps si fragile de notre enfant.

 

J'aurais voulu vous parler de cet espoir infime qui nous faisait croire que ça pouvait s'arranger.

 

J'aurais voulu vous parler de cette journée du 24 juin durant laquelle j'ai donné naissance à ma minuscule petite Juliette, sans toutefois lui donner la vie.

 

J'aurais voulu vous parler de ce cri de douleur d'un papa qui venait de découvrir et perdre sa fille en même temps.

 

Ca, j'aurais pu.

 

J'aurais voulu vous parler de ces soirs où j'embrasse tendrement mes enfants en me disant qu'il manque un lit à border.

 

J'aurais voulu vous parler de ces instants où, seule, j'adresse des paroles muettes et volantes à ma troisième fille.

 

J'aurais voulu vous parler du manque qui se creuse tous les jours un peu plus dans mon coeur meurtri.

 

J'aurais voulu vous parler de cet amour puissant qui ne se dit pas, qui se cache derrière les convenances.

 

J'aurais voulu vous parler de ces pensées qui me la font imaginer semblable à ses soeurs, petite blondinette aux grands yeux noirs et au rire espiègle.

 

Mais ça, je ne peux pas.

 

Alors, je panse cette plaie tous les jours en espérant qu'elle cesse enfin de saigner. Et je dissimule derrière un sourire de façade toutes ces larmes qui ont désormais l'élégance de ne couler qu'à l'intérieur.

Rupture(s)

679 min"Sophie, Sophie, Sophiiiiiiiiiiiiie !!"

 

Paolo venait de faire irruption en trombe dans le bureau de Sophie, tenant dans sa main ce qui semblait être une photographie.

 

"Arrête Paolo, gronda Sophie en essuyant sur son chemisier le café qu'elle venait de renverser sous l'effet de la suprise. J'aime pas quand tu fais ta folle. C'est bon, tout le monde sait que tu es gay !

- Mais c'est hyper important !

- Bon, quoi donc ?" Demanda la jolie blonde avec un sourire. Elle avait l'habitude des extravagances de son meilleur ami, qui s'enflammait souvent pour rien.

"D'abord, tu dois bien me confirmer que c'est fini-fini avec Bertrand.

- Je te le confirme, il m'a larguée la semaine dernière pour une pétasse. Pourquoi ?

- Je sais qui est la pétasse...

- Grand bien te fasse ! Ca ne me regarde plus.

- Je crois bien que si...

- Je la connais ?

- Oui...et pas qu'un peu !

- C'est qui ? ... Non, attends, laisse-moi deviner...Mmmh ... C'est cette pouf de Sandrine ?! Je suis sûre que c'est elle, elle n'arrêtait pas de me parler de lui !

- Non, c'est pas Sandrine ...

- Sarah ! C'est Sarah !! Une vraie nympho celle-là !

- Non plus...

- C'est toi ? Demanda-t-elle avec un sourire taquin.

- Tu sais bien que je n'aime pas les bruns !

- Bon, alors, je donne ma langue au chat. Dis-moi !

- Je préfère te montrer parce que je pense que tu ne me croiras jamais sinon. J'ai pris la photo hier, au parc Micaud. J'en revenais pas ! Tu me promets de ne pas t'énerver ?

- Oui, promis ! Allez, montre qu'on rigole un peu. Je suis sûre qu'elle louche, qu'elle pue et qu'elle a le nez de travers !"

Il tendit la photographie à la jeune femme qui s'en empara aussitôt. Un long silence s'installa tandis que ses yeux s'écarquillaient. Elle venait de reconnaître la chevelure flamboyante de Valérie. Sa bouche s'ouvrit mais aucun son ne sortit. Puis, au bout d'un long silence, elle finit par articuler :

"Ne me dis pas que c'est...

- Oui, c'est elle.

- Nooooooooon !! hurla Sophie en bondissant de sa chaise. Oooooh, la salope, la radasse !! Elle a osé !! Je savais qu'elle n'avait pas beaucoup de scrupules mais de là à me faire ça !

- Calme-toi voyons. Tu ne peux quand même pas dire ça. Et puis, vous étiez séparés, ils ont tout à fait le droit d'être ensemble.

- Et tu y crois au tissu d'âneries que tu es en train de me débiter ? Tu ne m'as pas montré cette photo pour rien, tu savais ce que ça allait me faire ! Evidemment non, ils n'ont pas le droit. Elle, surtout, n'a pas le droit. Pas après ce que j'ai fait pour elle. Pas pour ce qu'elle est pour moi, malgré tout."

Sophie saisit sa veste au vol et sortit de son bureau en claquant la porte. Paolo lui emboîta le pas.

"Tu vas où ?

- A ton avis ?

- Tu ne vas quand même pas aller péter ton scandale à son boulot ?

- Je vais me gêner !"

Sophie accéléra. Sa respiration saccadée trahissait sa violente colère. Elle n'allait pas se laisser faire. Pas là. Pas encore.

 

Elle entra avec fracas dans la boulangerie tenue par Valérie. Elle minaudait avec le dernier client, comme à son 'habitude. Cela ne fit qu'augmenter la fureur de Sophie qui, par courtoisie, attendit toutefois que le client fut parti. Lorsqu'ils se retrouvèrent seuls, Valérie quitta son comptoir et s'approcha les bras grands ouverts en couinant :

"Sophie, ma chérie ! Je suis tellement heureuse de te re...

- La ferme !"

Valérie s'arrêta net.

"Quoi ? Qu'est-ce qui se passe ?"

Pour toute réponse, Sophie tendit la photo la représentant embrassant fougueusement Bertrand. Les joues de la boulangère s'empourprèrent.

"Je peux tout t'expliquer..., bafouilla-t-elle.

- M'expliquer ? M'expliquer quoi ? Qu'encore une fois, tu as agi comme une garce ? Que ton but ultime est de m'humilier ? C'est ça ??

- Mais ...

- Me piquer mon mec...Tu n'as aucune honte ! Aucun scrupule ! Comment fas-tu pour te regarder dans le miroir chaque matin ? Franchement, t'es fière de la pauvre fille que tu es devenue ?

- Tu veux bien te taire ??

- Oh non, je suis restée silencieuse trop longtemps !J'en ai marre de me soumettre à toutes tes volontés ! Je ne suis qu'un pauvre objet que tu manipules à l'envi pour satisfaire ton ego surdimensionné. Tu n'as jamais supporté l'idée que je puisse te surpasser, dans quelque domaine que ce soit. Tu veux toujours faire mieux, ou plus que moi. Et pour ça, tu n'hésites pas à m'écraser, à m'enfoncer plus bas que terre.

-Mais enfin, qu'est-ce que tu racontes ? Je t'aime, tu le sais bien. Et je t'ai toujours protégée, et pris soin de toi...

- Quoi ?? Tu me protégeais quand tu étais bourrée à dix heures du matin et que je devais nettoyer ton vomi dans ton lit ? Tu me protégeais quand tu ramenais des potes dans un état pire que le tien qui me trouvaient à leur goût ? Tu me protégeais quand tu faisais ton possible pour ruiner mes relations ? Et c'est de l'amour que de vouloir en permanence pourrir ma vie ? C'est de l'amour de me dire tous les jours que je ne sers à rien, que je suis juste bonne à éponger la merde des autres ? Parce que ça, tu te souviens bien me l'avoir balancé à la tronche en public ! Et là, tu me protèges en te tapant mon ex ? Tu m'écoeures. Je te savais mauvaise, mais pas à ce point.

- Tu n'as pas le droit de me parler comme ça !

- Je vais me gêner ! Il serait temps que tu saches ce que je pense de toi depuis toutes ces années ! Tu es l'archétype de ce que je déteste le plus : lâche, vicieuse, sournoise. Ca te plaît de me faire souffrir, hein ? Tu as toujours aimé ça, derrière tes airs de Sainte Nitouche. Insoupçonnable la Valérie ! Et cette pauvre Sophie, quelle hystérique ! Ben tu sais quoi ? C'est fini tout ça. Je te laisse dans ta vie misérable et je vais enfin vivre la mienne, libre de toi et de ton esprit pervers. Je ne regrette qu'une chose : ne pas l'avoir fait plus tôt."

Sophie tremblait mais ne lâchait pas du regard une Valérie blême.

 

"Et tu sais pourquoi il est venu vers moi, après t'avoir lâchée ? Parce qu'il a tout de suite senti que je prendrai bien soin de lui et qu'il aurait tout l'amour dont il aurait besoin. Ce n'est pas avec toi, frigide et égoïste, qu'il aurait été heureux. Tu n'as pas de coeur, tu ne penses qu'à ta gueule et aujourd'hui, tu viens te plaindre et te faire passer pour une victime ? Mais regarde ta vie avant de venir baver sur la mienne. En attendant, moi j'ai un mec et on est heureux ensemble !"

 

Sophie se retourna vivement, le bras levé, avec la ferme intention de la faire taire, une bonne fois pour toutes. Paolo arrêta immédiatement son geste.

 

"Non, Sophie, laisse tomber. Elle n'en vaut pas la peine."

 

La jeune femme baissa son poing et toisa Valérie avec tout le mépris et le dégoût qu'elle lui inspirait depuis toutes ces années. Elle s'approcha d'elle et lui souffla dans l'oreille :

 

"J'ai vraiment honte d'être ta fille."

 

Puis elle tourna les talons, pour ne plus jamais revenir.

Première rentrée

Ecole lire livre cahier education images photos gratuites 1560x1040Le chemin qui menait à l'école demandait précisément 4 minutes et 37 secondes de marche. Il le sait bien, il l'a fait des dizaines de fois et son chronomètre ne mentait pas. Il appuyait sur le bouton de départ et l'arrêtait à l'arrivée. Puis, il tendait sa montre à sa mère qui lui donnait le temps exact.

Il l'avait tellement attendu ce jour ! Son sac était prêt depuis longtemps. Il y avait mis ses chaussons et un petit gobelet à son nom. Doudou Chat atterrit également dans le petit cartable.

"C'est bon mon Joris, tu es prêt ?" Maman l'inspecta sous toutes les coutures et parut satisfaite du résultat. Elle aussi était impatiente que son grand garçon puisse enfin entamer sa scolarité. C'était un jour important pour toute la famille. Papa avait pris sa matinée afin de l'accompagner dans sa nouvelle classe. Il était aussi excité que son fils, sans doute pour camoufler ses appréhensions toutes paternelles.

"Tu as bien tes chaussons ? Où sont tes lunettes ? Et Doudou Chat ? Tu ne l'oublieras pas, hein ? Et tu seras bien poli avec ta maîtresse ! C'est génial, tu vas te faire plein de copains !

- Arrête de le stresser, le sermonna maman. Tu es pire que lui !

- Oui, pardon...Et ton gobelet ? Il est où ton gobelet ??

- Mais là papa ! Répondit le blondinet en tendant son sac ouvert. On y va ?

- Tu prends Chucky ?"

En entendant son nom, l'animal se frotta contre les jambes de son jeune maître.

"Apparemment, il veut aussi m'accompagner, sourit l'enfant. Allez, viens mon chien."

Chucky fit un bond de joie puis se posa aux pieds de Joris, comme à son habitude. Le petit garçon enfila son blouson puis mit son sac à dos sur les épaules.

"C'est parti ! S'exclama-t-il.

- Remonte tes lunettes, elles tombent. Faut vraiment qu'on les fasse régler, elles n'arrêtent pas de glisser de ton nez."

Joris s'exécuta.

La porte d'entrée s'ouvrit sur un grand courant d'air frais, annonciateur d'un automne précoce. Le garçonnet tenait fermement la main de sa maman tandis que le papa suivait avec Chucky. Il connaissait le chemin par coeur et n'en revenait pas de le prendre enfin "pour de bon". Les fleurs, qui avaient parfumé l'air durant les chaudes journées des vacances n'embaumaient plus autant. Les oiseaux, d'ordinaire volubiles, étaient moins bavards. L'été n'avait pas résisté aux assauts de septembre et la brume matinale les enveloppait d'une fraîche humidité.

4 minutes et 52 secondes plus tard (Chucky avait eu une envie pressante), la petite troupe s'arrêtait devant les grilles de l'école.

Les cris des enfants emplissaient la cour restée vide tout l'été. L'atmosphère n'était pas la même que lors de ses promenades estivales. L'école grouillait d'élèves de tous les âges, l'agitation régnait en maître.

Joris serra un peu plus la main de sa maman. Son excitation se mua progressivement en peur. Et si, finalement, il n'y arrivait pas ? Et si les enfants le rejetaient ? Il n'était pas si mal à la maison en fin de compte. Maman s'occupait bien de lui, il n'avait à craindre personne. Il connaissait parfaitement la maison alors que là, il allait devoir découvrir chaque recoin de l'établissement, en déceler tous les pièges. Il ne serait pas seul, il le savait bien, mais malgré tout, cette situation inédite le rendait mal à l'aise. Il renifla.

"Ca va aller mon bonhomme, lui murmura son papa d'une voix mal assurée. Tu es un grand garçon courageux. J'ai confiance en toi.

- Moi aussi j'ai confiance en toi. Tu es mon guerrier, mon chevalier sans peur et sans reproche."

Joris sourit à ses mots. Jouer au chevalier était son activité favorite. Maman prenait le rôle de la damoiselle en détresse et le Chevalier Joris devait la délivrer d'un dragon féroce, cracheur de feu. Il le terrassait à chaque fois. Cette perspective d'être à nouveau ce héros ragaillardit le jeune écolier.

"Bonjour. Tu es nouveau ! Je m'appelle Camille, et toi ?"

Joris fut surpris de l'arrivée de cette petite voix cristaline.

"Euuuh...Joris, bredouilla-t-il.

- Tu es en quelle classe ?

- CP.

- Chouette, moi aussi ! Viens, je t'emmène voir les copains.

- Attends Camille, s'inquiéta maman. Joris n'est pas comme les autres petits garçons. Il...

- Oui, je vois bien, la coupa la petite fille. Et alors ?"

Elle prit la main du petit garçon dont le visage s'illumina d'un sourire radieux.

"Viens, je serai ton guide."

 

Les deux parents regardèrent leur petit garçon s'éloigner avec une aisance déconcertante. Quelques enfants se groupèrent autour de lui puis une phrase, innocente et admirative, surgit :

 

"Mais tu dois être drôlement fortiche à colin-maillard !"

 

Joris éclata de rire. Puis il remonta sur son nez, ses lunettes aux verres sombres.

 

Ad vitam

A6d65f14898f1aa38c25c17e3b658418Amélie trépignait sur le parvis. Tout le monde était déjà entré et un brouhaha s'élevait dans l'enceinte de l'église. Ce sera bientôt son tour d'arpenter l'allée centrale, sous les regards braqués sur elle. Elle serra un peu plus fort son bouquet de tulipes contre elle. Ces fleurs, c'était son choix, elle n'en voulait pas d'autres.

 

Ce sera bien vite fini. Dans une heure, le mariage sera célébré et elle pourra ensuite s'étourdir dans les vapeurs d'alcool de l'apéritif. Elle devait être forte. Ne pas faiblir.

Les premières notes de la musique de Mendelssohn retentirent, faisant instantanément taire les invités impatients. Mais pourquoi maintenant ? C'est beaucoup trop tôt !

Elle passa la porte et vit Frédéric au loin, droit et solennel dans son élégante tenue de marié. Comme il était beau ! Son air grave et ému la faisait fondre plus que d'accoutumée. Son coeur battit encore un peu plus fort et elle dut faire un effort pour camoufler les tremblements de ses jambes.

Des flashs retentirent à son passage lorsqu'elle traversa la nef. Elle regardait toutes ces personnes venues exprès pour eux, en ce jour si spécial. Elle voyait des visages souriants, partout. Seul celui de sa mère restait crispé. Elle était la seule à savoir ce qui se jouait ce jour-là. La lèvre d'Amélie frémit en voyant le regard triste de sa mère mais elle détourna vite la tête, afin de ne pas se laisser aller à une émotion inconvenante.

 

Elle se mit à sa place et attendit. La musique cessa au bout de longues minutes et le silence s'installa. Le prêtre prit alors la parole, et ses mots résonnèrent dans l'église recueillie. Il parla de l'amour franc et sincère qui liaient les futurs mariés puis dicta leurs droits et devoirs, l'un envers l'autre. Frédéric semblait heureux. Ses lèvres étiraient un sourire discret et ses pupilles brillaient de toute sa joie contenue. Cela serra encore un peu plus le coeur en miettes d'Amélie. Elle tripotait machinalement les tiges de ses fleurs en serrant les dents. Elle pouvait pleurer après tout, cela passerait sûrement pour une forte émotion tout à fait concevable. Mais elle craignait d'être trahie sur ses véritables sentiments. Elle préféra donc enfouir tout cela bien profondément dans sa chair, créant une nouvelle plaie parmi toutes les autres laissées par le temps.

Elle écouta les discours plutôt gentils des proches et des amis. Ce qu'ils disaient sur Frédéric était vrai : un homme brillant, fidèle et juste dont la bonté n'avait d'égal que la générosité. Elle le reconnaissait bien dans ces paroles. Il n'avait pas changé depuis toutes ces années. Il avait toujours su rester le même. C'était sans doute pour cela qu'elle l'aimait autant.

 

Une nouvelle musique envahit le choeur. Le canon de Pachelbell cette fois-ci. Elle adorait cette musique et se laissa alors envahir par les accords envirants de ce grand classique. Elle ferma les yeux et serra un peu plus fort le bouquet contre elle. Elle repensa à ces dernières années écoulées, faites d'espoirs et de frustrations. Tous ces sentiments contradictoires avaient détruit petit à petit son coeur jusqu'à cette journée qui l'achevait définitivement dans un jeté de riz et de confettis. Elle savait qu'une fois les dernières notes jouées, ils échangeraient leurs consentements mutuels, scellant à jamais une union qu'elle ne voulait pas, qu'elle n'avait jamais voulue.

 

Elle entendit le prêtre demander à Frédéric s'il souhaitait la prendre pour épouse, l'aimer, la chérir, jusqu'à ce que la mort les sépare. Son "oui" retentit comme un coup de feu, la touchant en plein coeur. Elle gémit. Cétait fait. Plus rien ni personne désormais ne pourrait mettre un terme à ça. Le reste de sa vie ne serait pas suffisant pour se reconstruire.

 

Elle jeta un coup d'oeil à sa mère qui essuyait discrétement ses yeux. Cette vision fit tomber les barrières fragiles qu'elle avait maladroitement posées autour de son âme. Telles des coulées d'acide, les larmes ruisselèrent le long de ses joues.

 

Elle tourna la tête au moment du baiser.

 

Elle n'avait pas la force de voir Frédéric embrasser sa meilleure amie, devenue sa nouvelle épouse.