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Survivre

Cot 1991826 960 720L'aube perçait à peine, jetant dans la chambre de Pauline une ombre orangée qui ne réussit pas à réchauffer l'atmosphère. La jeune femme ouvrit un œil sur un oreiller vide et non froissé. La place de Marc était froide, comme chaque matin depuis six semaines maintenant. Sa tête s'alourdit immédiatement, comme si ses chagrins n'attendaient que son réveil pour venir l'investir en masse.

Elle se redressa en grimaçant. Les antidépresseurs dont elle se gavait depuis ce foutu 25 juillet rendait son corps amorphe et douloureux. Chaque articulation, chaque morceau de peau recrachaient cette souffrance que son cœur ne pouvait plus supporter.

Elle enfila un gilet devenu trop grand au fil des jours et jeta un regard dans la chambre d'à-côté. Elle était plongée dans l'obscurité et aucun son ne venait troubler le silence pesant qui l'habitait désormais. Elle laissait la porte ouverte mais n'osait plus y entrer. Les jouets étaient toujours éparpillés, le lit n'avait pas été refait et quelques habits traînaient sur la commode. Pauline refusait plus que tout d'aérer la chambre, de peur de laisser s'échapper ce qui restait de l'odeur de sa fille.

 

Elle descendit doucement l'escalier et retrouva Marc, affalé sur le canapé, les yeux cernés par de trop longues nuits sans sommeil. Il la regarda sans la voir et replongea dans ses mornes pensées. La télévision restait continuellement allumée sur les chaînes d'information, dans l'espoir d'y apprendre quelque chose de nouveau. Mais au fil des semaines, l'engouement et l'émotion provoqués par la disparition de sa fille unique s'étaient largement émoussés. Sur les chaînes pourtant dédiées à l'actualité, plus personne n'en parlait. Seule une poignée de résistants continuait à diffuser le portrait de Mélissa sur les réseaux sociaux mais leurs publications étaient noyées dans le flot permanent de vidéos de chatons ou de posts moralisateurs sur l'écologie, bourrés de fautes.

 

Pauline s'empara de son téléphone pour y lire les messages de soutien envoyés par des anonymes. Une fois de plus, elle tenta de ne pas se formaliser sur les monstruosités écrites lâchement à leur encontre, soutenant que c'étaient eux, les parents, qui avaient fait disparaître la fillette. Mais c'était de plus en dur à encaisser. Elle découvrait que de parfaits inconnus pouvaient se montrer soit incroyablement empathiques, soit effroyablement ignobles.

 

"Tu veux un café ?" Proposa-t-elle à Marc, tout en s'en servant une grande tasse.

Un grognement s'échappa du canapé. Pauline prit cette réponse pour un oui. Elle apporta à son mari un grand bol d'arabica et les médicaments qui l'accompagnaient. Au début, il avait refusé d'en prendre, persuadé que sa fille serait vite retrouvée et qu'il serait suffisamment fort pour affronter cette épreuve. Mais une violente crise de panique l'avait cloué au sol et il dut se résoudre à faire taire chimiquement cette rage qui hurlait en lui. Il n'était plus que l'ombre de lui-même. Une barbe non soignée recouvrait ses joues amaigries et ses cheveux en bataille grisaient de jour en jour. Le présentateur du journal télévisé répétait en boucle les mêmes informations depuis plus de trois heures, sur un ton monocorde et soporifique. Le visage de Mélissa n’apparaissait plus et laissait place aux incendies ravageurs de la côte californienne. Pauline prit place à côté de Marc, afin d'y recueillir un peu de chaleur humaine. Le bras de son époux se posa machinalement sur ses épaules, l'entourant d'un doux réconfort. Elle avait terriblement besoin de ces petits instants de tendresse, signes qu'ils restaient unis face à l'angoisse qui leur rongeait les tripes.

 

Le téléphone sonna, faisant bondir Pauline. Elle saisit immédiatement le combiné, le cœur battant à tout rompre. Mais elle déchanta dès que la voix de Suzanne, la mère de Marc, se fit entendre. Elle voulait des nouvelles. Elle en aurait quand eux-mêmes en obtiendraient. Puis Pauline raccrocha. Il fallait libérer la ligne. Ces marques de soutien, très présentes au lendemain de la disparition, se raréfiaient. Leurs proches, famille et amis, craignaient sans doute que le malheur soit contagieux et étaient retombés dans leur routine rassurante.

 

Ce jour s'écoula lentement, comme tous les autres jours. Le maigre espoir d'avoir des informations fraîches déclina en même temps que le soleil. Le principal suspect ne parlerait pas. Mélissa aura encore été introuvable. Eux, parents, n'avaient plus le droit de faire quoi que ce soit, afin de ne pas entraver l'enquête. Ils ne vivaient plus, ils survivaient tout juste. Ils voulaient encore y croire.

 

Pauline se coucha seule, comme beaucoup de soirs, droguée par un puissant somnifère. Marc restait scotché à son écran de télévision, qu'il n'avait pas lâché du regard de la journée. Il s'écroulerait d'épuisement, enroulé dans un plaid qui appartenait à Mélissa.

Leurs yeux se fermeraient sur l'image souriante de leur enfant, tout en laissant s'échapper une larme amère qui finirait sa course à la commissure de leurs lèvres, comme toutes les précédentes.

 

Le miracle serait de retrouver Mélissa vivante.

Le soulagement serait de retrouver son corps.

L'anéantissement serait de ne jamais savoir.

 

 

Liberté chérie

Fence 2163951 960 720En fait, ça commence très tôt, dès l'enfance. On t'inculque des règles de bonne conduite et de politesse. On te dicte ta façon de faire et de penser pour que tu deviennes un adulte responsable et réfléchi. Tu te soumets à des horaires : pour dormir, pour manger, pour aller à l'école, pour faire tes devoirs (eh oui, ces devoirs qui te grignotent encore un peu plus de ton temps libre ...), pour prendre ta douche. Il te reste encore un peu de temps pour jouer mais même là, tu as des règles à respecter, des jeux interdits qui, pour la plupart, ne sont pas dangereux mais qui entravent la quiétude des adultes qui s'occupent de toi. Mais à part ça, tu es libre de faire ce que tu veux ! Je ne te parlerai pas des habits qu'on t'oblige à porter quand toi tu ne rêves que de robes à paillettes ou de costume de super-héros. Je ne te parlerai pas bien évidemment pas des choix alimentaires que l'on t'impose pour ta santé soi-disant ! Ils ne correspondent pas si souvent à tes désirs ...

Puis, tu grandis. Tu deviens un adolescent, souvent rebelle face à ces diktats que tu ne comprends pas. Finalement, c'est sans doute l'âge le plus intelligent, celui durant lequel tu prends conscience que l'on n'a pas à dicter tes moindres faits et gestes et que si l'envie te prenait de te balader dehors en kilt et chemise à fleurs, cheveux teints en bleu et rose, personne ne t'en empêcherait ! Tes parents se seraient insurgés, auraient crié au scandale mais toi, tu n'en fais qu'à ta tête ... jusqu'à ce jour délicat où le besoin de décrocher un emploi se fait ressentir.

C'est là que tout bascule à nouveau. Tu vas devoir te plier à de nouvelles règles, te présenter sous ton meilleur jour, c'est à dire le cheveu propre et bien lissé et le style vestimentaire bien soigné. Tu vas décrocher un premier job, plus ou moins plaisant selon ta chance et tes relations. Pourquoi ? Pour être libre pardi ! Te libérer du joug parental ! Pouvoir te trouver un logement que tu loueras à un tarif exorbitant, pour lequel tu paieras des taxes et des redevances, des assurances, de l'énergie, des meubles, de l'électroménager, de la hi-fi ... Tu pourras y cuisiner ce qui te fait plaisir, en voilà un sacré avantage ! Mais vu tes maigres ressources, ça va vite tourner aux pâtes et patates, avec une tranche de jambon les jours de fête.

Mais tu t'en moques, tu es libre !

Libre de faire un crédit pour te payer ta première voiture, qui va te coûter une blinde en assurances, essence et autres réparations. Tu pensais pouvoir partir en vacances grâce à elle mais elle te mangera encore un peu plus de ton salaire minable des premières années de ta vie professionnelle.

Pas grave, puisque tu es libre !

Libre de succomber aux sirènes d'un consumérisme échevelé, qui te rend ce dernier smartphone indispensable à ta vie toute neuve de libertés. Ce smartphone sur lequel ton boss ne manquera pas de te contacter en dehors de tes horaires de travail imposés pour te proposer un nouveau dossier, exaltant ! Tu es libre d'accepter ou de refuser. Mais ton refus risque d'avoir des conséquences. Tandis que ton acceptation n'en aura aucune ! Cependant, tu es libre de choisir.

Pour aller travailler à bord de ta petite voiture à crédit, tu portes ton plus joli costume. Parce que tout libre que tu sois, tu ne peux quand même pas te pointer au bureau avec ton jogging pilou-pilou que tu as porté tout le week-end avec un bonheur délectable. Mais tu as le choix de la couleur : gris ou noir. Petit veinard !

Tu composes avec les bouchons, pour ne pas arriver en retard parce qu'il y a des heures de bureau à respecter à tout prix. Mais tu es libre d'emprunter la route que tu veux finalement.

Si tu as de la chance, tu rencontreras l'amour de ta vie. Tu es libre de le choisir mais attention toutefois à ce qu'il soit de sexe différent et qu'il corresponde aux attentes de ta famille. Sinon, c'est le rejet assuré !

Formidable, te voilà en couple ! Vous trouvez un nid d'amour un peu plus grand, un peu plus cher et vous aurez la gentillesse de bien vouloir faire des enfants, sinon, vous êtes des fieffés égoïstes et ça, la société n'aime pas. Elle n'aime pas non plus quand vous en faites trop : deux, c'est parfait, de préférence là encore de sexe différent. Un seul, c'est l'assurance de le rendre malheureux et à partir de trois, il est évident que vous les faites pour les allocations.

Si tu continues à travailler cependant, cela fera de toi un mauvais parent (et je parle surtout des mères !) qui abandonne sa progéniture au profit d'un sentiment purement égoïste d'émancipation sociale. Si tu souhaites t'arrêter, comprends bien que tu vis aux crochets de la société et que par conséquent, te voilà catégorisé "cas social" ou "cassos" pour les plus intimes. Mais tu es parfaitement libre de choisir !

Sein ou biberon, éducation stricte ou plus laxiste, cododo ou dans sa chambre, ... Tu en as des choix à faire qui, de toute façon, seront critiqués ! Et tu créeras une nouvelle génération de futurs adultes responsables et réfléchis qui, pensant répondre à un naturel besoin de liberté, devront se plier à des règles absurdes et annihilantes pour rentrer dans un moule qu'ils n'ont pas choisi.

Alors certes, nous ne vivons pas sous l'emprise d'une dictature clairement affichée. Elle est plus sournoise, plus silencieuse mais très efficace. Mais d'après nos dirigeants et autres banquiers, nous vivons dans un pays libre !

Ah, elle est belle la liberté.

Et tellement illusoire !

Âge d'Or

Sausage 2304758 960 720Ce n'est un secret pour personne, les femmes enceintes ont des envies. Mais quand on en parle, on évoque surtout leur attrait pour la nourriture, sous des formes diverses et variées : boudin noir à la chantilly par exemple ou sardines au Nutella. A 3h du matin de préférence, c'est beaucoup plus amusant.

 

Mais au deuxième trimestre, les choses changent. En plus des désormais incontournables salsifis à la confiture (de figues, bien évidemment), d'autres besoins arrivent, tapis dans l'ombre. Ils avancent sournoisement, prenant la parturiente par surprise (ce qu'elle attend d'ailleurs !), shootés aux hormones et bien décidés à investir le juste milieu d'un corps qui s'arrondit. Celle qui porte la vie, magnifiée par un teint éclatant, aux cheveux ondulant sur des épaules à la peau ultra douce, mère déjà dans l'âme, devient alors ... Super Chaudasse ! Ne craignons pas d'employer des termes forts mais très honnêtement, lorsque la seule vue d'un saucisson suffit à l'émoustiller et à la rendre folle de désir, il n'y a pas d'autres mots.

Il faut toutefois se montrer prudent et la ménager un peu. Pensez donc qu'une simple évocation un tantinet graveleuse peut la rendre défaillante. Exemple : "Passe-moi le beurre" et voilà son esprit grisé s'égarer dans de grandes divagations où le romantisme n'a plus sa place.

Ne nous voilons pas la face, c'est quand même une période plutôt sympathique, tant pour le papa que pour la maman (qui doit quand même calmer ses pulsions devant le téléfilm de M6, lorsque deux amoureux transis se tartinent le visage à grands coups de langue). Épuisante aussi, surtout si monsieur, lui-même dopé à la testostérone, se réjouit chaque soir des nouvelles inventions de madame. Nota bene : évitez toutefois les sardines au Nutella avant la faribole, c'est peu digeste et donne une haleine de rat crevé, peu compatible avec l'activité programmée.

Mais je vais devoir atténuer cet idyllique tableau et vous faire un aveu : cela ne dure pas. Alors, de grâce messieurs, prenez soin de votre tendre moitié, et cessez de vous gratouiller les parties intimes en sa présence, elle voudrait immédiatement vous aider, quelque soit son état de fatigue. Puis, un beau jour, elle trouvera cet acte écœurant et vous demandera illico de cesser tout rapprochement main-bouboules. Le fameux âge d'or de la grossesse prend fin, avec autant de brutalité qu'il est apparu, laissant le mâle dans une profonde perplexité. En cause : le ventre qui fait disparaître de la vue de la maman la moitié de son corps, des pieds enflés qui lui font chausser du 46, une souplesse proche de celle d'une barre de fer, les crampes qui surviennent au moment le plus délicat et enfin, la lassitude intense qui survient à la seule idée de devoir s'activer.

Désormais, les seules envies qui feront frétiller la future maman seront un bon bain chaud, un massage des pieds et un accouchement immédiat ! Et une bonne tranche de lard au yaourt à la fraise, cela va de soi !

Fierté(s)

MojitoLes rayons d'un soleil printanier réchauffaient déjà l'atmosphère lorsque je pris place à la terrasse du Café des Arts, en face de mon amie Léa. Elle avait insisté pour que je sorte un peu et force était de constater qu'elle avait eu raison. Ca m'avait manqué de respirer l'air frais.

« Tu vas bien ? », me demanda-t-elle avec une voix aiguë qui flirtait avec l'hystérie.

Je compris immédiatement à son sourire béat et à ses yeux pétillants qu'elle avait fait une nouvelle connerie. Elle ne me déçut pas en m'annonçant, après une grande lampée de mojito :

« J'en ai un nouveau !! »

Jules ? Pantalon ? Boulot ?

« Tu veux le voir ? », me proposa-t-elle en soulevant derechef sa jupe.

Je fermai les yeux un instant puis les rouvris sur sa cheville qu'elle me tendait sous le nez, dans une souplesse que je ne lui soupçonnais plus. Une large plaque d'un rouge éclatant s'étalait du milieu de son pied jusqu'au genou et dessus, surplombant la malléole, je vis un dauphin sauter dans un cerceau de feu, sûrement réalisé par un enfant de 4 ans au vu de la qualité du dessin.

« Tu l'as fait faire par ton tatoueur habituel ? 

  • Oui, je l'adore ! Il est doué, non ? »

J'aurais voulu lui répondre quelque chose de gentil mais je m'étranglai dans une gorgée de jus de pamplemousse. Je repensais à son omoplate auréolée d'une Minnie trash et à sa fesse gauche saccagée par une tête de mort rose et verte. J'eus une pensée émue pour toutes ces autres parties de son corps encore épargnées et qui devaient frémir à l'idée de subir les outrages d'une aiguille malhabile.

Elle redescendit sa jupe délicatement, en grimaçant lorsque le tissu toucha sa jambe enflammée.

« Et toi, tu n'as toujours pas de tatouage ?

  • Si … depuis peu d'ailleurs !

  • Tu me montres ? »

Son excitation était palpable. Je ne voulus pas la faire attendre plus longtemps. Je soulevai alors mon tee-shirt et la laissai découvrir ce qui entourait désormais mon nombril. Sa perplexité était belle à voir.

« Ca te plaît ?

  • Tu te fiches de moi ?

  • Non … C'est la plus belle œuvre que je porte sur moi. Rassure-toi, ça ne va pas rester de cette couleur bien longtemps, ça va blanchir rapidement.

  • Pfff, tu me déçois ... » soupira mon amie en se rejetant en arrière.

Je recouvris mon ventre encore flasque et désormais strié de zébrures écarlates avec le bout d'étoffe informe qui me servait de cache-misère. Un hoquet s'éleva du berceau qui se tenait à ma droite, me rappelant que l'artiste qui m'avait fait ces marques indélébiles n'avait que trois semaines. Et que le tatouage qu'il avait réalisé par sa seule présence en moi était sans doute le plus beau qu'une femme puisse jamais arborer.

Je souris à mon amie dont la mine dégoûtée me prouvait bien qu'elle n'avait encore pas conscience de la véritable valeur d'un tel marquage.

Un jour, peut-être …

Lettre à mon meilleur ami

California 210913 960 720Lorsque j'ai croisé ton regard, j'ai tout de suite su que nous nous entendrions très bien. Tu avais la mine réjouie et le visage encore poupin de tes jeunes années. J'étais jeune aussi, un peu fou. Toi aussi. Ca tombait plutôt bien.

 

Nous sommes devenus très vite inséparables. Nous allions partout ensemble, jamais l'un sans l'autre. D'ailleurs, nous étions devenus "Tom et Jeff", comme une unité et non plus comme deux individus : sport, sorties ... Y a qu'à ton boulot que je te laissais tranquille ! Je ne voulais pas devenir envahissant non plus. Nous partions en vacances ensemble. Que de souvenirs ! La partie de pêche est sans doute le plus mémorable !

 

Nous étions toujours là l'un pour l'autre. Je revois l'inquiétude dans tes yeux lorsque cette voiture m'a renversé. Je ressens encore toute la tendresse et les attentions que tu as eues à mon égard à ce moment-là. Et à l'inverse, tu as pu compter sur moi quand tu as perdu ton job. J'ai répondu présent à tes appels de détresse, tu savais que j'allais accourir dès que tu claquerais des doigts. Et je ne m'en plains pas, j'étais heureux d'être ta bouée de sauvetage et de te voir retrouver la joie de vivre au fur et à mesure de nos journées passées ensemble.

 

Il y avait les filles aussi. Ca ne marchait pas trop mal pour nous deux ! Nous avions notre petit succès, chacun de notre côté. Tu me demandais mon avis parfois, tu étais touchant. On ne s'engageait jamais, c'était uniquement pour un soir. Ca nous allait bien comme ça.

 

Puis, il y a eu LA fille... Sonia ... Tu en étais fou amoureux, je ne t'avais jamais vu comme ça. Tu m'a mis un peu de côté mais j'ai bien compris pourquoi, je ne t'en ai pas voulu. Seulement, elle t'a brisé le coeur. J'en ai souffert autant que toi. J'ai partagé ta douleur, essuyé tes larmes et au final, je crois bien que je t'ai rendu le sourire. En tout cas, ça nous a rapprochés davantage. Toi, moi, c'était pour la vie !

 

Enfin ça, c'est que je croyais. Les années ont passé, tu as grandi, j'ai vieilli. Je ne pensais pas que mon âge, mes articulations douloureuses, le fait que je ne puisse plus en faire autant qu'avant aient autant d'incidence. Mais apparemment, ça a pris le pas sur tout le reste. Nathalie, ta femme, n'arrêtait pas de souffler en ma présence, ne supportait même plus que je l'approche. Pas besoin d'en dire davantage, j'avais compris que je devenais gênant. Tu as tenté de me défendre, énergiquement d'abord, puis de plus en plus mollement. Elle a gagné ...

 

Tu as pris ta décision et je me dis que tu as la mémoire aussi courte que cette laisse qui me tient attaché à cet arbre, sur le bord de l'autoroute et sous un soleil de plomb. Je regarde s'éloigner ta voiture et je comprends que c'est la dernière fois que je te verrai. J'ai entendu dire que les chiens ne pleuraient pas. A l'extérieur, c'est sans doute vrai. Mais à l'intérieur de moi, c'est un cataclysme.

 

Je scrute le rétroviseur aussi longtemps que je le peux, dans l'attente d'un miracle qui ne se produira pas. Tu n'as même pas un regard pour moi.

 

Pas un.

J'te l'avais bien dit !

 Ob 9edbec arc fleches et carquois« Je ne peux pas… »
Daniel baissa son arc. Sa main tremblante laissa s’échapper la flèche qui n’atteindrait jamais sa cible.
« Tu le dois pourtant, lui souffla Michel dans le creux de son oreille. 
- C’est impossible…c’est au-dessus de mes forces.
- Tu n’as pas à discuter, ni même à réfléchir. Ce sont les ordres.
- Je le sais bien…mais regarde-le. Comment pourrais-je lui ôter la vie ?
- Tu ne dois pas t’attendrir. Fais-le, ne discute pas ! »
Daniel jeta un œil sur sa victime désignée. C’était un petit garçon, qui ne devait pas avoir plus de six ou sept ans. Il se tenait collé à un arbre, maîtrisant difficilement son souffle et le rire que lui procurait cette partie de cache-cache avec sa mère. Il avait les joues rosies par le jeu et son innocence se reflétait sur son visage poupin.
« C’est notre unique chance, il n’y en aura pas d’autres, murmura Michel.
- Il est si jeune ! Sans doute peut-il encore changer ? Je peux l’aider !
- Non, personne n’y parviendra. 
- Fais-le alors ! Prends cet arc et transperce le cœur de cet enfant !
- Tu sais parfaitement que je n’en ai pas le droit. J’ai déjà fait ma part du contrat, ce qui justifie mon grade aujourd’hui. Je n’ai plus rien à prouver !
- Je croyais que ceux qui étaient comme toi avaient un cœur pur !
- Parfois, il faut savoir sacrifier une seule personne pour en sauver des millions d’autres.
- Son âme est malléable. Il pourrait entendre la voix de la raison. Je t’en prie, laisse-moi essayer.
- Hors de question ! 
- Alors tant pis…J’abandonne… 
- Ta désobéissance te coûtera très cher Daniel…
- Qu’importe ! Je refuse de tuer un innocent. 
- Il ne le sera pas toujours…
- Je resterai à ses côtés pour le guider dans le droit chemin. 
- C’est voué à l’échec. Jamais personne n’arrivera à l’arrêter. 
- Tu verras, j’y arriverai. 
- Comment oses-tu remettre Sa parole en doute ?
- Je sais qu’on peut changer le destin. Et j’y parviendrai ! Maintenant, laisse-moi tranquille. »
Daniel posa son arc et se mit à observer un peu plus intensément le jeune garçon, n’attachant plus la moindre attention à Michel. Il sentait une certaine fascination pour cet enfant, sans s’expliquer pourquoi. Une attirance teintée de répulsion. Il se retourna pour tenter une nouvelle fois de convaincre Michel mais ce dernier avait disparu, sans un bruit, emportant l’arme avec lui. 
« Ne t’en fais pas mon bonhomme, je serai toujours à tes côtés » pensa Daniel.
Un bruit le fit sursauter : la mère de l’enfant s’était approché de son fils en toute discrétion et l’avait surpris dans un grand éclat de rire. Elle le prit dans ses bras et l’éloigna de son arbre.
« Viens Adolf, il est temps de rentrer à la maison… »

Quelques nouvelles

Nouveau chapitre logoBonjour à tous et toutes,

 

Le Styl'O a fait son gros feignant ces derniers temps mais il se réveille, enfin. Et comme c'est de saison, il est plein de bonnes résolutions. Il a décidé de changer de voie. Pas grand chose, il va quand même continuer à écrire des histoires et en corriger d'autres mais désormais, il va se diversifier et se proposer aux professionnels qui auraient besoin de contenu rédactionnel et d'une nouvelle image. Slogans, scenario, articles, ... il est plein d'idées !

J'aurais donc un petit service à vous demander : diffuser l'info...le plus largement possible ! Le site va évoluer et vous retrouverez très vite toutes les nouveautés dans les pages dédiées.

A très bientôt pour de nouvelles aventures !

Coup de poker

PokerChapitre 1 : première manche

 

Lorsqu'il rentra chez lui ce soir-là, Maéva vit tout de suite que son mari avait perdu au poker. C'était rare pourtant mais lorsque cela arrivait, Richard ne pouvait pas le cacher. Il avait le regard noir et il ne fallait surtout pas lui parler au risque de déclencher une tempête. C'était un très mauvais perdant et il n'hésitait pas à tricher dans le but de gagner. Ses amis avec qui il passait quasiment toutes ses soirées s'en doutaient mais préféraient avoir affaire à ses triches plutôt qu'à ses colères. Mais vraisemblablement, ce soir-là, il n'avait pas eu la main heureuse et ses bluffs n'avait pas été convaincants.

 

Maéva avait pris l'habitude d'être seule. Elle occupait ses soirées comme elle pouvait, entre télévision et lecture. Elle raffolait de guides touristiques surtout. Elle demandait souvent à Richard s'il comptait l'emmener visiter d'autres contrées, ce à quoi il répondait dans un rire sinistre qu'il pouvait déjà la conduire au deuxième centre commercial, situé à l'opposé de la ville et où ils ne mettaient jamais les pieds.

Elle haussait les épaules à cette réponse pathétique et replongeait dans les photos bariolées du centre de Barcelone. Elle adorait particulièrement cette mégapole sans pourtant y avoir mis les pieds. Il y avait une sorte de fascination autour de la Sagrada Familia, du parc Guell et de la fondation Miro. Elle se voyait déambuler dans le Bari Gotic et sur la Rambla, prendre le téléphérique qui la ferait planer au-dessus de la cité. Elle travaillait même son espagnol avec le maigre espoir qu'un jour elle puisse s'en servir.

 

«Y a quoi à bouffer ? Demanda séchement Richard en ouvrant le frigo.

- De la quiche, répondit Maéva sans lever les yeux de son guide du Routard.

- Tu fais chier, tu sais bien que j'aime pas ça !

- Première nouvelle !

- Ouais, ben ce soir, j'en avais pas envie.

- La prochaine fois, fais-moi une liste de tes envies, ce sera plus simple.

- Mais bien sûr ! Tu crois sans doute que j'ai que ça à foutre ! Te faire ta liste de courses ?? T'as que ça à faire de tes journées et tu voudrais que je me la farcisse ? Non mais tu rêves ma pauvre fille !

- Que ça à faire de mes journées ? Je te rappelle que je bosse, moi !

- Et moi, je fais quoi ??

- Toi, tu joues ... et tu perds en plus !»

Maéva se mordit les lèvres d'avoir dit ça mais c'était trop tard. Richard lui bondit dessus en hurlant :

 

«Mais tu vas la fermer !! Ouais j'ai perdu parce que ma femme est une connasse, juste bonne à faire des quiches dégueulasses !!»

 

Il la chopa par le col

 

«Maintenant, tu vas fermer ta gueule et tu vas me faire griller un steack, j'ai faim !»

 

La malheureuse se leva en tremblant et s'exécuta. Lui qui appréciait la viande saignante eut droit à un bout de semelle trop cuit jeté négligemment dans une assiette, sans garniture. Puis, sans un mot, sa femme prit son livre et monta dans la chambre d'amis.

 

Il mastiqua difficilement son bout de charbon en se disant que c'était quand même une belle salope.

 

 

Chapitre 2 : deuxième manche

 

À son réveil, Richard vit que sa femme était déjà partie travailler. Elle était assistante de direction dans une grosse société d'export et elle embauchait tôt le matin afin de profiter de ses fins d'après-midi.

Il se leva, avec un goût amer. Il s'en voulait pour la veille. Il avait dépassé les bornes une fois de plus, comme à chaque fois qu'il perdait. Elle n'y était pour rien mais elle était là, juste bonne à supporter ses accès de colère.

 

«Elle l'a bien cherché aussi ! Elle sait que je peux pas blairer ses remarques à la con. Mais bon du coup, elle va m'en vouloir et va faire la gueule. Je fais quoi ? Je lui offre des fleurs ? Non, ça va encore pourrir dans un vase. Des chocolats alors ? ... Non plus, elle a chopé un gros cul ces derniers temps ... Du parfum ? ... Trop cher ! ... Bon, ben, rien ... Je lui ferai un câlin en m'excusant, ça ira bien.»

 

Il engloutit d'une traite son café, s'habilla d'un vieux jean et d'un tee-shirt taché, puis prit la direction de l'entrepôt dans lequel il était cariste. Un petit boulot peu passionnant mais qui payait ses parties. D'ailleurs, ce soir, il en avait une importante, avec toute la clique. Y aura Nanard, Alf et Riton, les plus faciles à berner. Il allait pouvoir essuyer ses pertes de la veille.

 

À la fin de sa journée, il envoya un message à Maéva :

 

«Rentrerai pas, vais chez Nanard direct.»

 

En le recevant, Maéva eut un sourire de soulagement. Elle n'avait aucune envie de le croiser. Elle reposa son téléphone sur le bord de la baignoire, et reprit son verre de sangria. Du bout de son pied, elle joua avec la mousse qui recouvrait l'eau chaude et parfumée de son bain. Elle se mit à rire comme une enfant. Elle se sentait aussi légère que les bulles de savon qu'elle soulevait de son orteil. Puis soudain, elle se redressa et regarda l'heure sur son portable. Elle poussa un petit cri et sortit vivement de sa baignoire. Elle n'avait plus le temps de rêvasser.

 

 

Chapitre 3 : la revanche

 

La soirée de Richard se passa exactement comme il l'avait prédit : il avait soigneusement plumé ses comparses et avait récupéré le double de ce qu'il avait perdu la veille. Il était donc d'excellente humeur lorsqu'il gara sa moto dans l'allée du garage, et il comptait bien en faire profiter Maéva. Cela concluerait à merveille cette formidable journée.

La lumière du salon était allumée, signe qu'elle ne dormait pas encore. Parfait. Tout était parfait.

 

Il poussa la porte et lança un tonitruant :

 

«C'est moi ! Prépare-toi à te régaler !»

 

Seul le silence lui répondit.

 

«Tu fais encore la gueule ? Allez, c'est bon, je m'excuse, tu es contente ?»

 

Rien.

 

Il retira son blouson et s'approcha du canapé. Personne.

 

«T'es où ?? Tu veux jouer, c'est ça ? Tu t'es cachée ?»

 

Aucune réponse. Il commença à s'inquiéter. Il fouilla la pièce à la recherche d'un indice. Enfin, il trouva : une simple feuille de papier trônait sur la table de la cuisine. Il s'en empara et la lut :

 

«Richard, Tu aimes jouer n'est-ce pas ? Alors, jouons. Je prends l'avion de 23h42 à destination de Barcelone. Si tu arrives à temps pour m'empêcher d'embarquer, j'admettrai ma défaite et reviendrai avec toi. Mais si tu échoues tu m'auras définitivement perdue. Alors, vainqueur ou perdant ?»

 

Richard eut un rire mauvais. Barcelone ? Comme elle était prévisible !

 

Mais elle le défiait ! Il sentit poindre en lui une excitation quasi-animale. Et elle comptait gagner !

 

«La pauvre, elle ne sait vraiment pas à qui elle a affaire !»

 

Il regarda sa montre : 23h07. Il s'empara de son blouson, enfourcha sa moto et démarra en trombe. Il devait faire vite, l'aéroport était à une demi-heure de chez eux.

À cette heure-ci, les rues étaient désertes, il pouvait en profiter. Il accéléra et atteignit rapidement les 120km/h sur le boulevard. Il slalomait entre les voitures et évitait de justesse les rares piétons qui ne l'entendaient pas arriver. Les feux rouges devinrent bien vite sa hantise, puis son nouveau défi. Il prit le parti de les griller, sans même décélérer. Il n'avait pas une minute à perdre ! Un flash l'aveugla une fraction de seconde mais il n'en fit pas cas, même s'il comprit à cet instant précis qu'il venait de perdre son permis.

 

Il posa sa moto devant les portes de l'aéroport et se planta devant le tableau d'affichage. L'embarquement pour Barcelone était en cours au terminal A, porte 2.

Richard s'élança dans le couloir tout en jetant un oeil sur sa montre : 23H29. Il lui restait un maigre espoir mais la partie n'était pas perdue.

 

«Monsieur, puis-je vous aider ? Lui demanda un steward en le stoppant par le bras.

- Non, lâchez-moi, je dois retrouver ma femme !»

 

Il se dégagea de l'importun et reprit sa course.

 

«Quelle perte de temps !» Pesta-t-il.

 

L'aéroport était décidément immense. Il arriva en nage au bon terminal. Il fallait trouver la porte maintenant. Il regarda de tous côtés puis la vit, à l'autre bout du terminal. Il s'élança à nouveau et toucha enfin au but. Mais il était trop tard. L'embarquement était terminé, et de toute façon, il ne pouvait aller plus loin.

 

23h42. L'avion était à l'heure et il le vit, au loin, prendre place au bout de la piste de décollage. Il hurla de rage et frappa des poings et des pieds la vitre qui le séparait de la victoire. Soudain, son téléphone bipa. Un message de Maéva :

 

«Perdu»

 

 

Chapitre 4 : la belle

 

Il serra le poing sur son mobile, ses mâchoires se crispèrent. Non, il n'avait pas encore perdu, ce n'était que la première manche.

 

Il se dirigea à nouveau devant le tableau d'affichage et vit qu'un autre vol pour Barcelone était prévu une heure plus tard. Il s'approcha du guichet de la compagnie aérienne.

 

« Vous reste-t-il de la place sur le prochain vol pour Barcelone ?

- Un instant je vous prie, répondit la charmante hôtesse, les yeux rivés sur son écran. Oui, une seule. Vous avez de la chance.

- J'ai toujours de la chance, répondit Richard en ricanant. Je vous la prends.

- 420 euros s'il vous plait.»

 

Richard manqua s'étrangler à l'annonce du tarif mais c'était le prix à payer pour gagner. Il sortit la liasse des billets remportés le soir-même au poker et la tendit à l'hôtesse.

 

«Vous n'avez pas de bagage ?

- Non, je pars récupérer ma femme.»

 

L'hôtesse haussa les sourcils mais ne répondit rien. Elle ne savait dire si c'était là l'acte délibérément romantique d'un homme amoureux ou la décision stupide d'un homme qui n'avait pas compris que sa femme l'avait fui. Après les vérifications d'usage, elle édita le billet et le donna à Richard qui s'en empara dans un rictus effrayant. Elle était bien heureuse qu'il quitte enfin son guichet.

 

Richard jubilait ! Il avait un sentiment de puissance jouissif. Même l'annonce générale indiquant qu'une moto gênait l'entrée et allait être déplacée vers la fourrière si le propriétaire ne se manifestait pas n'entama pas sa bonne humeur. De toute façon, il avait paumé son permis.

 

Il regarda longuement le billet qui lui assurait la victoire.

 

«Tu ne t'attends pas à ça, hein ma cocotte ! Alors, c'est qui le vainqueur ?»

 

Il fut l'un des premiers à embarquer dans l'avion. Il était fébrile et s'agitait comme un gosse. Il rageait intérieurement contre le pilote qui ne semblait pas vouloir se dépêcher à décoller et contre les hôtesses qui prenaient bien leur temps pour installer les passagers. Les consignes de sécurité le firent bouillir mais il sentit qu'enfin, l'avion se déplaçait.

L'appareil prit place au bout de la piste puis, dans une poussée formidable qui cloua Richard à son fauteuil, prit de la vitesse. Richard sentit la terre le quitter et vit le ciel étoilé se rapprocher. Lorsque l'avion se stabilisa, il sortit son téléphone de la poche et se prit en photo. Puis il l'envoya à Maéva :

 

«Perdu ! J'arrive !»

 

Quelques instants après, il reçut une photo à son tour. Maéva y apparaissait en pied dans un décor bien familier : son salon.

 

«Pauvre con ! Maintenant que tu es loin, je vais avoir le temps de prendre mes affaires et de partir loin de toi. Riton prendra bien soin de moi, ne t'en fais pas. Adieu, looser.»